Épistémologie africaine, entre critique et reconstruction : lecture croisée de Dani Nabudere et Sabelo Ndlovu-Gatsheni

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20–30 minutes
Elie Mvibudulu
(membre du comité politique et Institutionnel du Cercle Sematawy)

Résumé

La problématique des productions des savoirs africains représente un enjeu récurrent dans les sciences sociales africaines. Depuis les critiques sur l’africanisme colonial jusqu’aux débats sur la colonialité des savoirs, la domination épistémique constitue un enjeu majeur dans la manière de faire des sciences en Afrique. Cet article propose une lecture croisée de Dani Nabudere et Sabelo Ndlovu-Gatsheni, qui partagent certains constats, mais divergent également sur plusieurs questions relatives aux savoirs africains. Bien que les deux auteurs critiquent la dépendance épistémique, le premier propose un nouveau modèle qu’il nomme Afrikology, fondé sur des savoirs africains, un ancrage continental, une approche holiste et une transdisciplinarité, tandis que le second s’inscrit dans la pensée décoloniale. Toutefois, les limites de leurs deux approches présentent certaines similitudes, difficulté à faire émerger une proposition épistémique positive et difficulté à construire un modèle susceptible d’englober la diversité du continent africain.

Introduction

Les questions épistémologiques occupent une place importante dans les sciences sociales africaines. Elles tirent notamment leur origine de la colonisation et de l’africanisme comme modèle de production des savoirs. En effet, la colonisation n’a pas été seulement une domination militaire, politique et économique, mais également une domination des savoirs. C’est en ce sens que Paulin Hountondji (1990) parle d’« extraversion des savoirs ». Cette notion décrit une situation dans laquelle l’Afrique constitue principalement un espace d’importation de théories et de concepts scientifiques issus des centres de recherche occidentaux, sans produire suffisamment ses propres catégories et propositions d’analyse scientifique. Cette situation entretient une dépendance épistémique dans laquelle les savoirs africains ne sont pas suffisamment autonomes. C’est également dans cette perspective que le concept de « bibliothèque coloniale » de V. Y. Mudimbe (2021) critique une production des savoirs sur l’Afrique façonnée par le colonialisme et proposant une vision eurocentrée et exotisante du continent africain.

Loin de rejeter l’ensemble des savoirs occidentaux, il s’agit de constater une inégalité des conditions sociales de production, de légitimation et de circulation des connaissances. Se développe alors la nécessité de penser l’Afrique par des Africains, par ses propres données, catégorisations et définitions scientifiques. C’est dans cette tradition critique que s’inscrivent les deux chercheurs Dani Nabudere et Sabelo Ndlovu-Gatsheni. Le premier est notamment promoteur de l’Afrikology et d’un projet d’Université panafricaine, le second est l’un des représentants majeurs de la pensée décoloniale africaine. Tous deux partagent le constat selon lequel l’indépendance politique n’est pas synonyme d’autonomie intellectuelle. Toutefois, certaines limites peuvent être adressées à leurs propositions.

Leurs propositions épistémologiques oscillent entre similitudes et divergences. Elles souffrent cependant d’une difficulté à faire émerger une proposition épistémologique pleinement positive et opératoire. Cet article se propose donc d’examiner dans quelle mesure les propositions épistémologiques de Dani Nabudere et Sabelo Ndlovu-Gatsheni permettent de dépasser la critique de la dépendance épistémique pour construire une épistémologie africaine scientifiquement opératoire. Cet article repose sur une analyse comparative et critique d’un corpus de textes de Dani Nabudere et Sabelo Ndlovu-Gatsheni consacrés à la production des savoirs, à la décolonisation épistémique et à la transformation des institutions universitaires. L’analyse débute par une présentation bibliographique rapide, puis examine leurs concepts et propositions théoriques, avant d’étudier leurs convergences et divergences et, enfin, d’identifier les limites de leurs approches.

Biographie des auteurs

Dani Nabudere fut un intellectuel, juriste, homme politique, politologue et penseur né en 1932 et mort en 2011. Il appartient à la génération d’intellectuels africains dont la trajectoire s’est construite dans le contexte des luttes anticoloniales et des indépendances. Son parcours intellectuel est inséparable de son engagement politique. Celui-ci se poursuivit après l’indépendance et l’amena à occuper plusieurs responsabilités publiques. En 1979, il fut notamment ministre de la Justice, puis ministre de la Culture, du Développement communautaire et de la Réhabilitation dans le gouvernement intérimaire ougandais. Sa trajectoire est également marquée par une réflexion importante sur l’impérialisme, le capitalisme et la dépendance du tiers-monde. Son travail s’inscrit ainsi dans les débats panafricanistes et marxistes sur l’impérialisme et la dépendance, avant de s’élargir progressivement vers des questions relatives à la culture, aux savoirs et à la philosophie africains. Son héritage intellectuel se situe à l’intersection du panafricanisme, de la critique de l’impérialisme, de l’afrocentrisme et de la réflexion épistémologique. Son concept d’Afrikology constitue aujourd’hui l’un des principaux points d’entrée pour comprendre sa tentative de penser une construction autonome des savoirs africains.

Sabelo J. Ndlovu-Gatsheni est un historien et théoricien de la décolonialité originaire du Zimbabwe, né en 1968. Son parcours intellectuel se situe au croisement de l’histoire africaine, des études postcoloniales et de la pensée décoloniale. Ses recherches portent notamment sur le colonialisme, la colonialité, la production des savoirs, la décolonisation de l’enseignement supérieur et les épistémologies du Sud global. L’expérience historique du Zimbabwe occupe une place importante dans cette réflexion, mais son travail dépasse largement le cadre national pour proposer une théorie générale des rapports entre modernité, colonialité et production des connaissances. Il est l’un des principaux représentants de la pensée décoloniale en Afrique. Son ouvrage Epistemic Freedom in Africa: Deprovincialization and Decolonization (2018) constitue à cet égard une référence centrale. Il y développe l’idée selon laquelle l’Afrique doit conquérir une véritable liberté épistémique, c’est-à-dire la capacité à produire ses propres connaissances, à définir ses propres problèmes et à participer à la construction de concepts à portée générale.

L’Afrikology comme projet de reconstruction épistémologique

L’Afrikology est la proposition de Dani Nabudere face à la dépendance épistémique à laquelle l’Afrique fait face. Loin de limiter le colonialisme à un phénomène politique ou économique, il considère qu’une reconstruction épistémologique est nécessaire à la renaissance africaine. Selon lui, l’autonomie africaine passe d’abord par la capacité des Africains à exercer une réflexivité sur ce qui fait science sur leur continent. C’est ainsi que l’Afrique peut développer des connaissances au service de son développement. Il décrit l’Afrikology à travers plusieurs critères :

An African-based epistemological foundation is a prerequisite to the production and development of knowledge.

duction and development of knowledge.

• Increasing African knowledge in the general body of global human knowledge;

knowledge;

• Creating linkages between the sources of African knowledge and the centres of learning on the continent;

tres of learning on the continent;

• Establishing centres of learning in the rural communities and ensure that these communities become « learning societies »;

these communities become « learning societies »;

• Linking knowledge to the production needs of African communities;

• Ensuring that science and technology are generated in relevant ways to address problems of the rural communities where the majority of African people live and that this is done in African languages;

• Reducing the gap between the African elites and the communities from which they come by ensuring that education is available to all Africans and that such knowledge is drawn from the communities(dani nabudere, 2003).

Il s’inscrit ainsi dans la continuité de Paulin Hountondji en ne rejetant pas l’universalité, mais en refusant de penser l’universalité à partir d’un centre occidental. L’Afrique doit alors produire des connaissances afin de participer au savoir commun de l’humanité et ne plus être seulement un réceptacle des théories occidentales. Les savoirs africains doivent donc s’ancrer dans les expériences africaines avant d’être intégrés aux savoirs globaux. C’est en cela que l’Afrique peut devenir un espace autonome de réflexion.

« This proposed epistemology is not necessarily African-centric or Afrocentric. It is a universal scientific epistemology that goes beyond Eurocentricism, or other ethnocentrisms. It recognises all sources of knowledge as valid within their historical, cultural or social » (Dani Nabudere, 2006).

L’une des caractéristiques de l’Afrikology réside ensuite dans son caractère holiste. Dani Nabudere rejette la fragmentation des sciences ainsi que la séparation entre science et cosmologie, qu’il juge contraires aux conceptions africaines du savoir. Selon lui, l’approche fragmentée et rationaliste des sciences tire son origine de conceptions du savoir de la Grèce antique qui se sont ensuite diffusées à travers l’Europe, notamment sous l’Empire romain. Il prône une conception holiste des sciences sociales qui, selon lui, correspond à l’historicité de certains savoirs africains et trouve notamment ses origines dans la Nubie antique (Sanya Osha, 2018). De même, il critique une conception froide et rationaliste de l’épistémologie occidentale, qu’il oppose à des conceptions africaines de la connaissance reliant le savoir à la nature, aux traditions et aux cosmologies. Il rejette ainsi une modernité désenchantée et refuse la séparation entre science et métaphysique, qu’il associe aux origines du développement de la doctrine positiviste d’Auguste Comte.

« Having criticized the epistemological tradition developed by Platonian-Cartesian-Kantian thought for causing much of the fragmentation and alienation in the contemporary world, Nabudere urges a return to an ethos of Nubian interconnectedness » (Sanya Osha, 2018, p. 33).

L’Afrikology se déploie également dans ce qu’il nomme l’Université panafricaine. Dani Nabudere insiste sur le rôle des universités dans le développement des pays africains. Il plaide pour un renforcement des interactions entre les pouvoirs politiques et les lieux de production des connaissances (Glenda Kruss, Dani Nabudere & John Adeoti, 2012). Selon lui, ces interactions sont nécessaires pour amorcer un développement en Afrique fondé sur la production de savoirs endogènes et pour créer des modèles de développement adaptés aux réalités africaines. Loin de déconnecter la pratique de la théorie, il prône un ancrage géographique africain de la production des savoirs, afin de favoriser des connaissances décolonisées et ancrées dans les réalités africaines.

Dans ce cadre, la lutte contre l’impérialisme et la recherche de l’autonomie africaine doivent s’appuyer sur des savoirs endogènes et sur une libération à l’égard des modèles politiques, économiques et épistémiques du Nord. Le développement passe par l’innovation et donc par la création d’un « épistémè » africain. Ce qu’il nomme l’Université panafricaine se veut détaché du modèle occidental de production des connaissances. Elle s’écarte d’une conception strictement fondée sur la neutralité et les objectifs productivistes de la compétition scientifique, pour proposer un modèle politique panafricain dans lequel les savoirs sont produits afin de répondre aux besoins des populations (Dani Nabudere, 2003). L’Université panafricaine est ainsi au service de la renaissance africaine par la production et la diffusion de savoirs endogènes. À ce propos, il écrit :

« The establishment of the Pan-African University should have as its overall goal the provision of opportunities for higher and advanced education for students and adult learners in the context of a new African-based epistemology and methodology. It should enable them the opportunity to acquire and produce new knowledge in the context of the African condition and the global environment in which we exist. It should provide innovative ways of researching, learning, and sharing of knowledge in, and with, the communities in which the researchers and learners are engaged in acquiring such knowledge in Africa and elsewhere in the world. It is, more importantly, a response to the cry of the African people for an African Renaissance and rebirth that can reawaken and reactivate their genius and create an atmosphere for self-transformation and development to recover what has been lost and forgotten » (Dani Nabudere, 2003).

En ce sens, il critique le modèle actuel de l’enseignement supérieur africain, qu’il considère comme largement calqué sur celui des universités du Nord et qui entretient une relation de dépendance à leur égard. Il rejoint la critique de Sabelo Ndlovu-Gatsheni selon laquelle il n’existe pas véritablement d’« universités africaines », mais des « universités en Afrique » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2025). Par cette formule, il souligne l’absence d’un modèle spécifiquement africain de production des connaissances et la présence d’espaces de production largement calqués sur les modèles des pays du Nord. Il s’agit selon cette critique, d’espaces de production des connaissances soumis au productivisme et à l’accumulation des savoirs, dans un système universitaire largement structuré par des logiques capitalistes.

Il rejoint également Ndlovu-Gatsheni dans la nécessité d’une décolonisation épistémique ainsi que dans la recherche d’une nouvelle forme d’universalité des savoirs africains à travers leur ancrage dans les traditions africaines. Pour Dani Nabudere, cela ne signifie pas détacher les savoirs africains des savoirs universels, mais faire de l’Afrique un espace de production et d’exportation des connaissances, reconnu au sein du savoir universel, plutôt qu’un espace d’extraversion des savoirs (Paulin Hountondji, 1990).

« The African Renaissance, which should inform the establishment of the Pan-African University, must therefore recapture those basic elements of African humanism (Ubuntu, sommun bonus, eternal life and immanent moral justice) as the opening of the way to a new humanistic universalism » (Dani Nabudere, 2003).

En effet, selon Dani Nabudere, les problèmes de production des savoirs africains ne sont pas seulement méthodologiques, mais relèvent d’un problème épistémique plus profond (Dani Nabudere, 2006). Il déplore le détachement et le faible ancrage des savoirs africains dans la continuité de leurs traditions, ainsi que leur rattachement à une conception eurocentrique du savoir (Sanya Osha, 2018). La question des savoirs africains doit donc être pensée sur les plans épistémologique, ontologique et cosmologique. La remise en question des savoirs produits sur l’Afrique, que l’on peut catégoriser comme relevant de la « bibliothèque coloniale » (V. Y. Mudimbe, 2021), en raison de leur production dans des contextes coloniaux ou de colonialité (Aníbal Quijano, 2007), ne porte pas nécessairement sur leur seule manière d’être produits, mais également sur les cadres de pensée et les catégories qui les structurent. En clair, la construction d’un renouveau des savoirs africains nécessite la création d’espaces adéquats pour leur production, ancrés dans les réalités africaines.

Colonialité et empire cognitif

La réflexion de Sabelo Ndlovu-Gatsheni s’inscrit dans la pensée décoloniale. Les concepts de colonialité et de décolonialité (Aníbal Quijano, 2007) sont centraux dans ses analyses. Selon lui, les sciences, comme de nombreux autres espaces sociaux, restent des espaces de décolonisation inachevée.

« C’est parce que les domaines de la culture, de la psyché, de l’esprit, du langage, de l’esthétique, de la religion et bien d’autres sont restés colonisés » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2021).

Néanmoins, il se distingue de certains auteurs d’Amérique latine en présentant divers penseurs africains comme des précurseurs de la décolonialité. Pour Sabelo Ndlovu-Gatsheni, la pensée décoloniale n’est pas apparue en Afrique avec l’école décoloniale d’Amérique latine, au contraire, elle était déjà présente dans les pensées critiques africaines (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2019). Ngũgĩ wa Thiong’o (2011) décrivait déjà la colonialité linguistique dans Décoloniser l’esprit. Samir Amin (1970) a dans plusieurs de ses ouvrages, critiqué la dépendance économique et la position périphérique de l’Afrique dans le système mondial. Frantz Fanon (2015) a également analysé les effets de la domination coloniale sur la subjectivité, les rapports sociaux et les relations de pouvoir. Sabelo Ndlovu-Gatsheni cite de nombreux auteurs qui ont analysé les différentes dimensions de la colonialité sur les territoires africains, notamment Walter Rodney, Kwame Nkrumah, Edward Wilmot Blyden et Chinweizu Ibekwe. Dans son article « Decoloniality as the Future of Africa » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2015), il présente la décolonialité comme un mouvement politique et épistémique nécessaire en Afrique afin de déconstruire les structures héritées de la colonisation, de l’esclavage et de l’impérialisme.

C’est à travers le concept d’« empire cognitif » que Sabelo Ndlovu-Gatsheni analyse la colonialité épistémique en Afrique. Il critique la domination occidentale dans le contrôle, la validation et la diffusion des connaissances. Il dénonce ainsi un impérialisme des savoirs dans lequel les sciences peuvent participer au maintien de la colonialité.

« Sous la modernité euro-américaine, l’épistémologie a été déployée de manière instrumentale et stratégique conformément au modèle du monde du colonisateur, où l’Europe et l’Amérique du Nord ont été mises au centre. Les mondes des peuples autochtones d’Afrique, des Amériques, d’Asie, des Caraïbes et d’autres endroits sont devenus soumis au paradigme de la “découverte” et à la colonisation. L’épistémologie est devenue hautement politique au service de l’empire cognitif. La science est devenue un outil de l’impérialisme, qui a permis l’extractivisme capitaliste. L’extractivisme économique, ontologique et épistémologique s’est coalisé » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2021).

Les conquêtes et la domination occidentale ne se sont pas faites uniquement par la force, mais également par l’hégémonie des savoirs. Le contrôle des savoirs et de leurs instances de production permet la domination et la légitimation de la modernité/colonialité (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2021). Cette domination établit une hiérarchie entre la raison du Nord et celles des Suds et participe à la légitimation de la modernité coloniale et de ses expériences impériales. Sabelo Ndlovu-Gatsheni reprend notamment les thèses de Boaventura de Sousa Santos (2016) et le concept d’« épistémicide » pour expliquer la destruction ou la marginalisation des savoirs des Suds au profit d’une hégémonie épistémique occidentale.

Sabelo Ndlovu-Gatsheni développe le concept d’empire cognitif pour désigner la persistance de schémas coloniaux dans les modes de pensée et les productions de savoir. En réalité, il reconnaît ne pas avoir inventé ce concept, celui-ci apparaît sous différentes appellations chez d’autres auteurs. Ngũgĩ wa Thiong’o parle d’« empire métaphysique », Tatah Metan d’« impérialisme cognitif », tandis qu’Edward Saïd analyse l’« impérialisme culturel » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2025 ; Sabelo Ndlovu-Gatsheni & Kenny Cupers, 2023). Selon Sabelo Ndlovu-Gatsheni, les sciences sociales ont été fondées dans le sillage de la modernité/colonialité. Il situe leur émergence se situe aux XIXe et XXe siècles, périodes marquées par les conquêtes coloniales et l’impérialisme européen. Il les décrit comme largement fondés sur une conception occidentalo-centrée de l’universalité dans laquelle les savoirs indigènes sont dévalorisés ou niés. L’exemple de l’ethnologie est particulièrement marquant, cette discipline a longtemps pris pour objet les sociétés colonisées et a été pratiquée pendant une longue période principalement par des Européens, souvent dans un cadre colonial. Ces sciences, arrivées en Afrique dans un contexte colonial, ont contribué à imposer un modèle de production des savoirs et à délégitimer certains savoirs locaux. Les sociétés africaines se retrouvent ainsi à penser l’Afrique à partir de savoirs produits pendant la colonisation, par et pour des institutions coloniales. Pour lui, l’empire cognitif constitue donc une bataille et un enjeu de lutte essentiels pour l’Afrique. Il écrit :

« Le rôle clé de l’empire cognitif est la colonialité de la connaissance. Il cible l’esprit du peuple colonisé en général et la reproduction d’un type particulier d’intellectuels et d’universitaires réduits à la colonialité. Il s’agit également de l’autorisation de moyens particuliers de produire des connaissances susceptibles de se référer au colonialisme, au néocolonialisme et à la colonialité mondiale » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2025).

Des penseurs critiques africains

Le constat partagé par ces deux auteurs est celui d’une dépendance épistémique. Loin d’être minoritaire, cette thèse constitue un élément central de plusieurs traditions critiques des sciences sociales africaines, notamment l’afrocentrisme, les approches postcoloniales et la pensée décoloniale. Néanmoins, cette thèse doit être précisée dans sa généalogie, ses mécanismes et ses limites.

La première convergence tient au recours aux théories de la dépendance et du système-monde développées notamment par Samir Amin et Immanuel Wallerstein. Celles-ci désignent une relation de dépendance et de périphérisation des pays des Suds à l’égard des pays du Nord dans le système économique mondial (Samir Amin, 1970). Les deux auteurs transposent cette critique au champ épistémique afin d’y voir un système inégal de production, de circulation et de légitimation des savoirs. Sabelo Ndlovu-Gatsheni écrit :

« L’Europe et l’Amérique du Nord restent le centre à partir duquel ce qui est considéré comme valide et scientifique connaît en cascade et circule vers le reste du monde. Dans cette division inégale du travail, l’Afrique en particulier et le Sud en général existent comme des sites de chasse et de collecte de données brutes. L’Europe et l’Amérique du Nord restent les principaux sites de traitement professionnel des données aux fins de la formulation de théories sociales. Ces théories sont dévorées et consommées en Afrique. Ce qui est considéré comme des revues prestigieuses et internationales à comité de lecture qui sont facilement reconnues et promues par les chercheurs africains sont basées en Europe et en Amérique du Nord » (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2021).

Deuxièmement, les deux auteurs se rejoignent dans la critique des espaces de diffusion des savoirs en Afrique. Alors que Dani Nabudere plaide pour l’émergence d’une Université panafricaine, Sabelo Ndlovu-Gatsheni critique l’héritage occidental dans le modèle de fonctionnement des universités africaines. Pour lui, ce modèle contribue notamment à la reproduction de l’aliénation chez certaines élites intellectuelles imprégnées de savoirs issus de la colonialité (Sabelo Ndlovu-Gatsheni, 2025).

Par ailleurs, ces deux auteurs puisent dans les traditions critiques africaines. Dani Nabudere s’inspire notamment d’auteurs afrocentristes comme Cheikh Anta Diop, tandis que Sabelo Ndlovu-Gatsheni s’inspire d’auteurs anticoloniaux comme Frantz Fanon. Ils peuvent donc être considérés comme des prolongements contemporains de différentes traditions critiques africaines.

Reconstruire les savoirs africains : les divergences entre les auteurs

Une première divergence déjà identifiée porte sur le rapport à l’universel. Alors que Dani Nabudere tend vers un universalisme critique qui rejette la centralité eurocentrique sans rejeter la vocation universelle des sciences, à la manière de Paulin Hountondji, Sabelo Ndlovu-Gatsheni s’inscrit davantage dans le tournant décolonial et met l’accent sur la pluriversalité épistémique ainsi que sur le rejet d’une universalité hégémonique imposée par l’Occident. Dans la continuité de travaux comme ceux d’Arturo Escobar (2020), il insiste sur la pluralité des ontologies et des conceptions du savoir, ce qui rend difficile l’établissement d’un socle épistémologique unique et commun.

Ensuite, les modes de légitimation historique des projets épistémologiques divergent. Dani Nabudere ancre l’Afrikology dans la Nubie antique comme matrice culturelle et la positionne comme une origine importante des savoirs africains (Sanya Osha, 2018). En ce sens, il se rattache à l’école afrocentrique initiée notamment par Cheikh Anta Diop. Sabelo Ndlovu-Gatsheni se veut quant à lui dans la continuité de différentes traditions critiques africaines. Pour cela, il positionne ses analyses dans le prolongement d’auteurs critiques comme Frantz Fanon et Ngũgĩ wa Thiong’o. Il existe donc une différence de généalogie intellectuelle, l’un se rattache davantage à une civilisation ancienne conçue comme matrice, tandis que l’autre construit sa généalogie autour d’auteurs et de théories critiques.

Ensuite, Dani Nabudere a occupé, au cours de son parcours, la fonction de ministre en Ouganda. La renaissance de l’Afrique revêt donc, chez lui, une dimension épistémologique et institutionnelle. Dans ce cadre, l’Université panafricaine offre l’opportunité de cette renaissance en créant des espaces institutionnels alternatifs capables de produire de nouveaux savoirs (Dani Nabudere, 2003). Sabelo Ndlovu-Gatsheni, en tant qu’universitaire, ne développe pas de projet institutionnel ou politique aussi précis et se concentre davantage sur le caractère épistémique des savoirs. Par ailleurs, il reste principalement dans le registre de l’analyse critique, avec la colonialité comme outil d’analyse central. Dani Nabudere, bien que sa proposition demeure incomplète, tente davantage de formuler une proposition méthodologique. Il prône la transdisciplinarité, refuse certaines séparations entre sciences naturelles et cosmologie et cherche à réhabiliter des savoirs locaux tels que les mythes et les traditions (Sanya Osha, 2018).

Des propositions critiques, mais qui possèdent des limites

La notion de savoirs africains et la problématique épistémologique sont complexes. L’Afrique n’est pas un continent homogène disposant d’une unité culturelle. Le continent africain rassemble des centaines de sociétés, de langues, d’histoires politiques, de systèmes religieux et cosmologiques, de formations économiques et de trajectoires historiques. L’usage de la Nubie comme matrice d’origine des savoirs africains risque ainsi de reproduire certaines approximations essentialistes imputées au mouvement afrocentriste. Il est difficile d’attribuer un territoire unique comme origine des savoirs d’un continent aussi vaste et divers. C’est par la reconnaissance de la pluralité africaine, et donc de la pluralité de ses savoirs, que peut se construire une épistémologie africaine. À cet égard, certaines formulations de Sabelo Ndlovu-Gatsheni peuvent également être exposées au risque d’un essentialisme décolonial lorsqu’elles opposent de manière trop générale le Nord et les Suds en englobant l’Afrique comme une unité, sans toujours considérer suffisamment sa pluralité (Jean-Pierre Olivier de Sardan, 2025). Il est donc nécessaire de déconstruire l’idée d’un savoir africain collectif, homogène et propre à l’ensemble du continent.

Leurs critiques sont puissantes sur les plans épistémologique, politique et historique. Elles permettent notamment d’identifier les mécanismes de domination à l’œuvre dans la production des savoirs africains. Cependant, elles restent insuffisantes au regard de la question de la reconstruction épistémologique. Tout d’abord, le mouvement décolonial auquel se rattache Sabelo Ndlovu-Gatsheni présente, dans son ensemble, certaines lacunes empiriques (Pierre Gaussens et al., 2024). Bien que des théories critiques puissantes aient émergé de ce mouvement, les travaux empiriques permettant d’en tester systématiquement les propositions restent relativement limités. L’empire cognitif constitue un outil puissant de contestation et de déconstruction, mais demeure moins opératoire lorsqu’il s’agit de produire et de valider de nouvelles connaissances.

De même, l’Afrikology constitue une base intéressante pour la reconstruction des savoirs africains, mais n’a pas encore été suffisamment soumise à l’épreuve empirique pour établir la portée et la robustesse de ses concepts. Elle demeure en partie au stade normatif et n’établit pas toujours de manière suffisamment précise des méthodologies de production et de critères de validité des connaissances. Les deux auteurs disposent donc d’outils critiques puissants, mais rencontrent davantage de difficultés lorsqu’il s’agit de proposer des instruments scientifiques permettant concrètement de produire, de tester et de généraliser de nouvelles connaissances en Afrique.

Conclusion

Cette lecture croisée de Dani Nabudere et Sabelo Ndlovu-Gatsheni fait apparaître un constat partagé, l’indépendance politique n’a pas entraîné l’autonomie épistémique. Toutefois, les réponses à ce constat divergent. Dani Nabudere propose, à travers l’Afrikology, une reconstruction épistémologique fondée sur la transdisciplinarité et la réhabilitation de certaines traditions, le tout associé à des réformes institutionnelles incarnées notamment par le projet d’Université panafricaine. Sabelo Ndlovu-Gatsheni s’inscrit davantage dans une critique décoloniale fondée sur le concept d’empire cognitif et sur la contestation de l’impérialisme des savoirs. Cependant, leurs limites, notamment les faiblesses empiriques et le risque d’essentialisme, restreignent la portée de leurs propositions de reconstruction des savoirs africains.

Loin d’être imputable à ces deux seuls auteurs, la reconstruction des savoirs africains constitue une entreprise de long terme dont les nouvelles générations de chercheurs doivent se saisir pour contribuer au développement du continent. En effet, la production de savoirs endogènes peut constituer l’un des leviers des transformations institutionnelles et sociales dont l’Afrique a besoin. La décolonisation épistémique africaine ne peut donc pas se limiter à la critique de la colonialité des savoirs ; elle doit également résoudre les problèmes liés à la production, à la validation, à la mise à l’épreuve et à la généralisation des connaissances. Or Nabudere et Ndlovu-Gatsheni fournissent des ressources importantes pour cette reconstruction, mais ne proposent pas entièrement les critères permettant de déterminer comment une connaissance produite en Afrique devient scientifiquement valide, généralisable et, le cas échéant, universalisable.


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