Quantification et approche critique dans les sciences sociales africaines (2ème partie)

15–22 minutes
Elie Mvibudulu
(membre du comité politique et Institutionnel du Cercle Sematawy)

Le premier volet de cet article a montré pourquoi les traditions critiques africaines se sont détournées de la quantification : une mémoire coloniale de la statistique en tant qu’instrument de contrôle et une orientation épistémologique tournée vers la déconstruction des récits. Ce second volet en examine le coût. En l’absence de données endogènes fiables, les États africains gouvernent sans instruments de mesure, et ce sont les institutions financières internationales, les agences de développement et les bases de données étrangères qui définissent les réalités des populations africaines, depuis les cartographies minières congolaises jusqu’aux politiques environnementales imposées au nom de la science. La dépendance statistique constitue ainsi une forme renouvelée de sujétion : ne pas produire ses propres chiffres, c’est laisser à d’autres le soin de définir ce que l’on est. Mobilisant les travaux de Theodore Porter, d’Alain Desrosières et de Morten Jerven, l’épilogue de cet article plaide pour une réappropriation critique de la quantification selon trois dimensions : objectiver les réalités des populations dominées, armer le contre-pouvoir citoyen face aux récits officiels, et doter l’État des capacités bureaucratiques d’une souveraineté effective. Lorsqu’ils sont bien produits, bien maîtrisés et bien contestés, les chiffres sont un outil d’émancipation.

II. Les chiffres dans les sciences sociales.

2.1 La naissance des sciences sociales et le caractère positiviste

Les sciences sociales se sont développées à partir de principes positivistes. Dans un XIXe siècle marqué par de grandes transformations scientifiques, les sciences sociales occidentales se sont affirmées par une volonté d’objectivité et de neutralité en opposition aux croyances religieuses définies comme subjectives et partiales.

Auguste Comte, son fondateur, a voulu caractériser la science d’une manière qui s’appliquerait aussi bien à la sociologie qu’à l’astronomie, sans pour autant réduire aucunement l’une à l’autre. (Porter, 2017, p. 30)

Le positivisme naît d’un idéal politique, la volonté de remplacer l’autorité théologique et l’arbitraire métaphysique par une autorité fondée sur l’observation des faits et la découverte de lois. C’est dans ce cadre que différents principes vont s’établir pour garantir la scientificité des nouvelles disciplines scientifiques naissantes et affirmer leur rigueur scientifique. En France, la sociologie va s’institutionnaliser à partir du livre Les règles de la méthode sociologique (Durkheim, 2017), comme manuel de sociologie et comme une nouvelle science. De même, des principes comme la neutralité axiologique établie par le sociologue Max Weber (2024), le fait de séparer le jugement de valeur de l’analyse scientifique, s’universalisent comme principes de scientificité positive. Dans ce cadre, la quantification va s’imposer comme moyen d’assurer les principes positivistes des sciences sociales. Le livre Le suicide d’Émile Durkheim (1930) devient une référence d’une analyse quantitative et sociologique. La croyance dans les chiffres en tant que garantie de l’objectivité est globale. Le chiffre est perçu comme une assurance d’une étude sérieuse et impartiale (Alain Desrosières, 2008).

De façon plus générale, la statistique était présentée comme un outil essentiel de la rationalisation de la conduite des affaires humaines, en substituant la raison de la mesure et du calcul à l’arbitraire des passions et au jeu des rapports de force. Que ce soit dans les sciences sociales ou dans la gestion du monde social, la statistique a donc été investie d’un rôle comparable de désidéologisation et d’objectivation, permettant de traiter les faits sociaux « comme des choses » (Desrosières, 2010, p. 22)

Les mathématiques s’imposent comme modèle de production commun à toutes les sciences et un langage universel pour reconnaître la scientificité d’une recherche. Au-delà des langages propres à chaque nation, la quantification est une référence méthodologique chez la majorité des scientifiques par son universalité de compréhension mais aussi par sa reconnaissance en tant que méthode rigoureuse.

2.2 L’absence d’études quantitatives et ses conséquences sur les politiques publiques

La prédominance des méthodes qualitatives dans les sciences sociales africaines a produit un corpus intellectuel d’une grande richesse théorique, mais relativement pauvre en mesures statistiques susceptibles d’alimenter les décisions de politique publique. Ce déséquilibre a des conséquences concrètes et mesurables. Les États modernes s’appuient notamment sur leurs capacités à rationaliser leurs richesses et compétences. La présence de données chiffrées est donc une nécessité pour l’établissement de politiques publiques. Theodore Porter le rappelle, la quantification est à la fois un moyen de planification et de prévision. (Porter, 2017,  p.68)

Les décideurs politiques qui souhaitent comprendre l’étendue de la pauvreté de leurs pays, les disparités entre régions, les inégalités selon le genre ou le groupe social… se heurtent à une absence dramatique d’indicateurs endogènes de qualité. Les archives statistiques nationales sont souvent héritées de la colonisation mais aussi discontinues, sous-financées, et méthodologiquement hétérogènes. Les États africains sont donc obligés d’extrapoler de petites enquêtes ou des enquêtes réalisées dans un autre pays du sud global pour les généraliser à leurs territoires, cela offre des possibilités d’analyses très limitées.

Ce déficit de données quantitatives ne concerne pas seulement la mesure des conditions de vie. Il s’étend à l’ensemble des domaines où des décisions rationnelles exigent une connaissance chiffrée précise. Cela concerne notamment la fiscalité et son impact redistributif quasi inexistant dans des pays largement dominés par des économies informelles. Le suivi démographique et le taux de natalité et des dynamiques migratoires. L’impact économique et environnemental des activités extractives dans des pays dominés par des industries minières… En l’absence de quantification rigoureuse, ces réalités restent dans le registre du témoignage et du ressenti, certes importants, mais insuffisants pour fonder des politiques publiques à grande échelle.

Les chiffres sont essentiels dans le contrat social moderne. La confiance envers les dirigeants repose en partie sur la capacité de l’État à quantifier ses politiques publiques. La confiance, objet nécessaire pour le fonctionnement d’une société, peine à s’établir dans de nombreux contextes africains où les populations ne peuvent pas quantifier les résultats de leurs dirigeants. Par ailleurs, les dirigeants eux-mêmes ne peuvent pas défendre leurs bilans politiques à cause du déficit quantitatif qui ne permet pas de prouver l’amélioration des conditions de vie des populations.

L’historien de l’économie norvégien Morten Jerven explique dans son livre Poor Numbers (Jerven, 2013) que la faiblesse des ressources pour produire des statistiques en Afrique amène souvent à des bricolages imprécis qui sont acceptés faute de pouvoir faire mieux. La rigueur statistique n’est pas que de la responsabilité des chercheurs mais aussi des États et des institutions nationales qui les financent. Cela explique le décalage entre les statistiques et les réalités africaines. En effet, n’étant pas issus d’un processus de recherche local qui justifierait la pertinence de l’usage du chiffre, les statistiques ne reflètent pas les besoins nationaux. En effet les productions chiffrées sont majoritairement produites par des individus qui n’ont pas de spécialisation sur les pays africains. D’ailleurs dans ces recherches, il n’a pas été possible à certains moments pour Morten Jerven de trouver les sources d’origine des productions statistiques (Labrousse, 2016 ; Jerven, 2013).

2.3 La dépendance statistique comme nouvelle sujétion épistémique

La conséquence la plus grave du déficit quantitatif des sciences sociales africaines est peut-être la dépendance envers des institutions internationales et des pays étrangers. Ce sont ces chiffres-là qui servent de référents pour les politiques publiques, dans les négociations avec les créanciers internationaux, dans les évaluations des programmes de développement.

Les cartographies minières congolaises illustrent ce manque de données endogènes. La start-up américaine KoBold Metals a acquis des droits d’exploitation sur le sol congolais. Dans le cadre de cet accord commercial, l’entreprise souhaite numériser et rendre accessibles les documents cartographiques et géologiques du sol congolais. Le problème est qu’une partie de ces documents est encore détenue par la Belgique, car elle date de l’époque coloniale (Blanchard & Fischer, 2026). Plusieurs problèmes majeurs sont présents dans cette situation, une partie des données géologiques du sol congolais est détenue par une puissance étrangère, qui plus est, son ancienne puissance coloniale. La RDC n’a pas entrepris d’actualisation systématique de ses données géologiques depuis l’indépendance. La RDC a besoin du soutien d’une entreprise étrangère dans le cadre de la numérisation des données cartographiques et géologiques relatives aux ressources minières présentes sur son territoire. En tout état de cause, la RDC demeure dépendante d’acteurs étrangers pour une partie de la connaissance et de l’exploitation de ses ressources minières. Elle ne dispose pas des connaissances nécessaires pour appliquer une politique d’exploitation minière autonome.

Carte issue d’un article Monique Mas paru sur le média RFI LE 26/07/2004, lien vers l’article : http://www1.rfi.fr/actufr/articles/055/article_29478.asp

Les bases de données de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, des agences onusiennes, ou des institutions de recherche européennes constituent les principaux espaces de données quantitatives sur l’Afrique. Or, Morten Jerven démontre des incohérences et l’inadéquation des outils de mesure classiques sur les données statistiques européennes. Il prend l’exemple de trois bases de données utilisées par les économistes du développement : les World Development Indicators de la Banque mondiale, les Penn World Tables de l’université de Pennsylvanie, les Maddison Tables de l’université de Groninge aux Pays-Bas, dans lesquelles il explique les défauts méthodologiques notamment par une surévaluation de l’économétrie qu’il présente comme limitée dans l’analyse de certains États africains (Samuel, 2016 ; Jerven, 2013).

Infographie démontrant l’imprécision autour des données des sites d’exploitation du cobalt, traité dans cet article. Source : U.S. Geological Survey, 2022 Minerals Yearbook, « The Mineral Industry of the Democratic Republic of the Congo » (T. R. Yager), table 2, 30 exploitations de cuivre et de cobalt. Natural Earth, échelle 1:110 M. Domaine public. Coordonnées des localités : GeoNames. CC BY 4.0. Réalisé par le Comité Politique et Institutionnel du Cercle Sematawy.

Alain Desrosières explique que les conventions statistiques ne sont pas de simples décisions techniques, elles sont le résultat de catégorisations sociales et politiques généralement imposées par l’État (Desrosières, 2010). Dans le contexte africain, la catégorisation est le produit d’acteurs étrangers, cela signifie que le fait de ne pas produire ses propres statistiques équivaut à laisser à d’autres le soin de définir ce que l’on est. Si la quantification est un outil de gouvernance, laisser la possibilité à des acteurs étrangers de mesurer l’Afrique revient à laisser ces acteurs gouverner le continent africain.

L’historien de l’environnement français Guillaume Blanc, à travers son livre L’invention du colonialisme vert (Blanc, 2022), explique que si l’Occident peut continuer d’imposer des politiques environnementales à une Afrique postcoloniale, c’est parce qu’il se légitime par la présence de données quantitatives pour justifier la nécessité d’imposer sa vision sur les espaces naturels africains. À cet égard, le néocolonialisme contemporain n’est pas le colonialisme violent du XXe siècle, il est un colonialisme de “raison” dans lequel l’Occident s’impose par la science. Si des ONG et institutions internationales peuvent imposer l’exclusion de populations africaines sur des territoires naturels africains dans lesquels les populations locales ont toujours résidé et cohabité sans destruction environnementale, c’est à travers leurs capacités à justifier leurs actions par la quantification.

Dans ce cadre, les statistiques internationales ne sont que la continuité des statistiques coloniales et les schémas de dépendance hérités de la colonisation se reproduisent. L’absence de quantification est donc un manque énorme dans le travail de décolonisation des espaces naturels africains et un espace crucial délaissé par les chercheurs africains qui prônent pourtant la décolonialité. 

III. Pour une réappropriation critique de la quantification

3.1 La statistique comme objectivation des réalités des populations dominées

La réappropriation de la quantification par les sciences sociales africaines doit d’abord être comprise comme un impératif sociologique. Analyser les réalités sociales africaines c’est aussi être capable de la quantifier correctement. Une réalité qui n’est pas mesurée ne peut pas être pleinement revendiquée, défendue ou transformée.

En effet, il est facile d’établir le constat du sous-développement africain mais le comprendre en détail à travers ses structures et ses dynamiques nécessite la présence de données chiffrées. Si les objectifs de la décolonialité sont de transformer les conditions matérielles et les  mentalités des populations, la quantification est donc une nécessité.

Dans le contexte africain, la quantification est particulièrement cruciale. Les disparités entre régions, entre groupes sociaux, entre sexes, entre générations, restent souvent dans le registre de la perception subjective ou du discours politique, faute d’une mesure systématique. Or sans mesure, il est difficile d’évaluer l’ampleur des inégalités, de les comparer dans le temps ou dans l’espace, de cibler efficacement les politiques adaptées aux situations données.

La quantification a souvent été présentée comme outil de mesure réductionniste des réalités sociales, Théodore Porter écrit :

Appliquer les mathématiques au monde est toujours difficile et problématique. Les critiques de la quantification dans les sciences de la nature ainsi que dans le domaine social ou humaniste ont souvent jugé que le recours aux chiffres élude tout simplement les questions profondes et importantes.(Porter, 2017,  p. 7)

Cependant, elle permet de réduire les contestations fondées sur l’accusation de subjectivité et de donner une certaine tangibilité matérielle. Pour qu’une réalité sociale soit reconnue notamment au niveau politique, le langage quantitatif est aujourd’hui essentiel.

3.2 La statistique comme critique et contre-pouvoir

Loin de n’être qu’un instrument étatique et de domination, la quantification peut constituer un outil puissant de contestation du pouvoir. C’est dans cette dimension que les outils quantitatifs prennent sens dans les approches critiques africaines.

La statistique est en effet souvent présentée comme un outil de pouvoir, en suggérant, selon un raisonnement classique, que les classes dominantes orientent la production statistique en fonction de leurs intérêts. Porter suggère, au contraire, que l’hégémonie des classes traditionnelles est souvent fondée sur l’implicite, l’évidence non interrogée, vécue comme « naturelle ». L’argument statistique est alors mis en avant par les groupes dominés pour casser l’ordre ancien et rendre visible l’injustice. (Desrosières, 2014,  p.71-72)

À bon escient, les méthodes quantitatives peuvent être des outils de dévoilement des structures de domination qui sont au centre des analyses des traditions intellectuelles africaines des sciences sociales. Et pour cause, dans des pays africains dans lesquels la domination politique, économique et sociale repose sur l’imposition d’un récit de stabilité et de développement imposé par le groupe au pouvoir, la quantification peut permettre la déconstruction et la contestation d’un régime autoritaire et corrompu. Si la quantification peut permettre à un État de défendre son bilan, elle peut aussi permettre aux citoyens de le contester.

Pierre Bourdieu et Jean Claude Passeron dans leurs analyses sur la reproduction sociale (Bourdieu & Passeron, 1964 ; Bourdieu & Passeron, 1970), ont démontré que les inégalités économiques et sociales sont structurelles et que leur reproduction est favorisée par le système scolaire notamment au moyen de statistiques ainsi que par des analyses de correspondances multiples. Si, dans la pratique, les catégories statistiques de Bourdieu et Passeron ne sont pas directement transposables aux contextes africains, leur méthodologie reste exportable et adaptable.

La quantification longtemps affiliée au mouvement positiviste et considérée comme l’outil du chercheur bourgeois se plaçant au-dessus des individus, est aujourd’hui repensée par les nouveaux apports culturels et sociologiques. De nos jours, la quantification semble plus encline à intégrer des apports des nouveaux paradigmes contemporains dont certains semblent, à première vue, opposés à la quantification.

Le rapport de la quantification avec l’ouverture culturelle devrait être examiné de manière plus approfondie qu’il n’est possible de le faire ici. La politique actuelle en faveur du multiculturalisme a fait davantage prendre conscience aux savants que les méthodes scientifiques ont une dimension sexualisée ainsi qu’idéologique. ( Porter, 2017,  p.122)

Ces statistiques alternatives peuvent servir de base à une critique documentée des institutions internationales au penchant néocolonial. Elles permettent de sortir du registre de l’accusation idéologique pour entrer dans celui de la démonstration rigoureuse. C’est en maîtrisant le langage quantitatif que les chercheurs africains pourront le plus efficacement contester les chiffres produits par les institutions qu’ils critiquent.

C’est alors que la quantification dépasse le simple outil neutre et positiviste pour embrasser un caractère critique et situé pour s’intégrer à la tradition critique des sciences sociales africaines. La quantification peut être adoptée sans reprendre son caractère positiviste si son usage est adapté.

Une quantification critique requiert alors de rendre explicites les conditions sociales et politiques de production des nombres. Il ne s’agit pas de renoncer à mesurer, mais de reconnaître que si les quantifications sont des conventions et catégorisations réalisées par des individus, elles ne sont pas neutres et donc peuvent être à la fois au service des dominants et de leurs critiques.

Le rêve de l’universalisme impliqué par les expressions numériques de valeur est une chose honorable – tout comme la myriade de réalisations d’actes numériques qui ont amélioré la compréhension et le bien-être humains. En même temps, une éthique de quantification devrait reconnaître la variété, les limites et l’art des expressions quantitatives de valeur. ( Espeland & Stevens, 2008,  p. 432)

3.3 La statistique, la bureaucratie et la modernisation de l’État

Enfin la quantification est nécessaire aux conditions de possibilité d’un État moderne efficace. La compréhension de l’Afrique et la capacité des États africains à gouverner effectivement leurs territoires et leurs populations passent nécessairement par des formes d’objectivation qui requièrent des données statistiques.

C’est dans ce cadre que des initiatives comme l’Afrobarometer émergent actuellement en Afrique.[1] Afrobarometer est un réseau africain de production de recherche non partisan à la fois quantitative et qualitative réalisant des enquêtes sur les sociétés africaines. Créée en 1999 et présente sur 35 pays sur le continent africain, elle est un exemple de service de production de données endogène au service de la modernisation du continent africain.

Image issue du site Afrobarometer

L’administration moderne, comme l’a montré Max Weber (1995) repose sur la mesure et la rationalisation. La fiscalité progressive suppose de connaître la distribution des revenus. La planification des services publics tels que la santé, l’éducation… suppose de connaître la répartition géographique des populations. Ces fonctions élémentaires de l’État requièrent des systèmes statistiques robustes. Alain Desrosières rappelle que la légitimité des statistiques repose sur la légitimité des institutions qui la produisent.

Mais le succès du recours à l’argument statistique dépend fortement de la légitimité des institutions qui fournissent les données sur lesquelles il s’appuie. (Desrosières, 2014,  p.74)

Dès lors, les États africains ne doivent pas seulement produire des données, ils doivent également garantir leur qualité de manière à se libérer de leur dépendance quantitative. Mais la modernisation statistique dont l’Afrique a besoin ne saurait être une simple importation de méthodes conçues ailleurs. Elle doit être pensée en articulation avec les réalités locales, les structures de l’économie informelle, qui échappe aux catégories standard de comptabilité nationale, les solidarités familiales et communautaires qui traversent les catégories de ménage et d’individu sur lesquelles reposent la plupart des enquêtes standards (Jerven, 2013).

Conclusion

Cet article plaide en faveur d’une approche quantitative qui use de données chiffrées et de méthodes rigoureuses tout en intégrant la tradition critique et historique des paradigmes africains des sciences sociales. La thèse est que les sciences sociales africaines souffrent d’un déficit de production quantitatives, elles sont riches d’une tradition critique permettant de déconstruire les récits dominants, mais elles restent relativement faibles dans leur capacité à produire des données qui permettraient de refonder ces récits sur des bases endogènes.

La méfiance envers la statistique comme outil de domination coloniale est historiquement fondée et intellectuellement légitime. Mais elle a conduit à un résultat paradoxal : en refusant de produire leurs propres données, les sciences sociales africaines ont laissé à d’autres le monopole quantitatif de la réalité africaine.

La réappropriation de la quantification n’est pas un renoncement à la critique ; elle en est, au contraire, le prolongement nécessaire. En s’appuyant sur des chercheurs en sciences sociales critiques de la quantification tels que Théodore Porter, Alain Desrosières et Morten Jerven, tout en intégrant les paradigmes critiques des chercheurs africains comme les études postcoloniales, décoloniales et marxistes, il est possible de développer une pratique quantitative qui soit à la fois rigoureuse sur le plan méthodologique et critique sur le plan épistémologique.

En conclusion, l’enjeu est celui de la souveraineté intellectuelle qui est une dimension indissociable de la souveraineté politique. Une Afrique capable de produire des données fiables sur ses propres réalités, de les analyser avec des catégories adaptées à ses contextes sociaux et historiques, et d’en tirer des politiques publiques fondées sur des preuves endogènes, sera une Afrique plus libre. Les chiffres ne sont pas l’ennemi de l’émancipation. Mal utilisés, ils peuvent certes servir la domination. Mais bien produits, bien maîtrisés et bien contestés, ils sont un outil émancipateur.


[1] Voici un lien vers le site officiel du réseau Afrobarometer : https://www.afrobarometer.org/

Bibliographie volet 2

  • Blanc, G. (2022). L’invention du colonialisme vert : pour en finir avec le mythe de l’Éden africain. Flammarion.
  • Blanchard, S., & Fischer, N. (2026). Ces cartes coloniales du Congo attisent les convoitises. Deutsche Welle. https://www.dw.com/fr/musee-de-tervuren-cartes-coloniales-ressources-minieres-congo-kobold-metals-usa/a-76282375
  • Bourdieu, P., & Passeron, J.-C. (1964). Les héritiers : les étudiants et la culture. Les Éditions de Minuit.
  • Bourdieu, P., & Passeron, J.-C. (1970). La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement. Les Éditions de Minuit.
  • Desrosières, A. (2008). L’argument statistique, I. Pour une sociologie historique de la quantification. Mines ParisTech — Les Presses.
  • Desrosières, A. (2010). La politique des grands nombres : histoire de la raison statistique. La Découverte.
  • Desrosières, A. (2014). Prouver et gouverner : une analyse politique des statistiques publiques. La Découverte.
  • Durkheim, E. (1930 [1897]). Le suicide : étude de sociologie. Presses Universitaires de France.
  • Durkheim, E. (2017 [1895]). Les règles de la méthode sociologique. Flammarion.
  • Espeland, W. N., & Stevens, M. L. (2008). Une sociologie de la quantification. European Journal of Sociology, 49(3), 401‑436.
  • Jerven, M. (2013). Poor Numbers: How We Are Misled by African Development Statistics and What to Do About It. Cornell University Press.
  • Labrousse, A. (2016). Poor Numbers : chaînes statistiques et économie politique du chiffre. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 71(4), 845‑878.
  • Porter, T. M. (2017). La confiance dans les chiffres : la recherche de l’objectivité dans la science et dans la vie publique. Les Belles Lettres.
  • Samuel, B. (2016). Étudier l’Afrique des grands nombres. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 71(4), 897‑921.
  • Weber, M. (1995). Économie et société. Pocket.
  • Weber, M. (2024 [1919]). Le savant et le politique. 10-18.

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