
Adnane Belfatmi
(Co-Fondateur de Menara)

Sept ans après son accession au pouvoir et deux ans après les accords de Pretoria, le programme de réformes économiques lancé par Abiy Ahmed peine à produire des résultats concrets. Malgré des mesures visant à moderniser l’économie et à attirer des investissements, les déséquilibres structurels persistent, freinant l’émergence du pays. Depuis 2023, les réformes s’accélèrent, mais ces ajustements, bien que nécessaires, menacent d’accentuer les tensions économiques et sociales dans un pays déjà marqué par une inflation élevée et une instabilité politique profondément enracinée.

Dans quelle mesure les réformes économiques, sociales et politiques engagées par l’Éthiopie sous Abiy Ahmed permettent-elles de surmonter les fragilités structurelles et de garantir un développement durable, dans un contexte marqué par des tensions internes et des défis régionaux persistants ?
Un passé qui ne passe pas
Avec un PIB nominal de 163,7 milliards de dollars en 2023 et une croissance de 7 %, l’Éthiopie se classe parmi les cinq premières économies africaines. Son modèle économique repose principalement sur l’agriculture, qui représente 32 % du PIB et emploie 65 % de la population, avec des produits d’exportation phares comme le café et les fleurs. Les services, quant à eux, constituent 40 % du PIB, dominés par des entreprises publiques stratégiques telles qu’Ethio Telecom et Ethiopian Airlines, cette dernière contribuant à elle seule à plus de 4,5 % du PIB. L’industrie, encore naissante, ne représente que 22 % du PIB. Malgré une croissance soutenue, plusieurs défis structurels persistent : une inflation élevée, 34 % de la population sous le seuil international de pauvreté et une forte dépendance aux importations alimentaires fragilisent l’économie. Or, l’histoire récente du pays met en lumière ces vulnérabilités et la nécessité des réformes engagées.
Jusqu’en 1974, sous le règne de Haïlé Sélassié, l’économie éthiopienne repose quasi exclusivement sur l’agriculture et les exportations de café, sans véritable politique de développement des infrastructures. Le régime impérial se caractérise par une concentration des terres au profit d’une élite féodale ethniquement Amhara, freinant toute modernisation. Le renversement de la monarchie par le Derg, junte marxiste, aggrave la situation économique. La nationalisation des terres et des entreprises, l’imposition de coopératives centralisées et l’absence de politiques incitatives conduisent à une véritable catastrophe économique et sociale, illustrée par la famine de 1984-1985, qui fait près d’un million de morts.

Cette double expérience impériale et communiste ancre durablement l’Ethiopie dans un modèle dirigiste, hostile aux investissements étrangers et centralisé que la constitution de 1994 fondant un modèle se voulant fédéral, ne modifie pas en profondeur.
Ainsi, le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE), dirigé par Meles Zenawi, instaure à la chute du Derg un modèle de developmental state dans un cadre de parti- unique. Ce dernier s’appuie sur d’importants investissements publics dans les infrastructures tout en maintenant un contrôle étatique strict sur les secteurs stratégiques tels que l’énergie et les télécommunications. Cependant, des déséquilibres structurels persistent : les promesses de démocratie interne au sein du FDRPE et de diversification ethnique des dirigeants dans le cadre d’un parti fédéral font long feu. Le pouvoir politique et économique est approprié par une élite tigréenne – minorité ethnique du nord – qui cohabite avec une partie de l’élite historique religieuse et symbolique amhara. Les tensions interethniques croissent à bas bruit au sein d’un État fédéral en partie atténuée par la trajectoire de croissance.
Entre 2000 et 2017, l’Éthiopie enregistre ainsi une croissance économique moyenne de 10 % par an, faisant d’elle l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne. Ce développement spectaculaire, marqué par des projets structurants comme la réhabilitation du chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti et le Grand Barrage de la Renaissance, reflète son ambition de devenir une puissance régionale émergente.
Parallèlement, Addis-Abeba, avec ses 5 millions d’habitants, s’impose comme un centre politique et économique majeur, accueillant notamment le siège de l’Union africaine et devenant un symbole de la diplomatie africaine. Cette transformation vaut alors à l’Éthiopie d’être saluée comme un exemple de réussite africaine par des institutions comme Africa Renewal de l’ONU, incarnant l’espoir et une voie à suivre pour d’autres pays du continent.
Mais cette expansion masque des fragilités économiques et sociales. La dette publique extérieure, en forte augmentation, atteint 58,5 % du PIB en 2018. De plus, malgré la croissance, 24 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté en 2016. L’agriculture, qui représente 32 % du PIB et emploie plus de 70 % de la main-d’œuvre, rend le pays particulièrement vulnérable aux chocs climatiques et aux fluctuations des marchés mondiaux.
Sur le plan politique, l’instabilité s’accentue. En 2018, Haile Mariam Dessalegn – successeur du Meles Zenawi – quitte le pouvoir dans un contexte de crise majeure : des manifestations antigouvernementales violentes, des tensions ethniques exacerbées et une répression causant des centaines de morts. Il laisse à son successeur, Abiy Ahmed, un pays profondément divisé et marqué par plus d’un million de déplacés internes liés aux conflits.
Abiy Ahmed, entre réformes audacieuses et héritage encombrant
Lorsqu’Abiy Ahmed accède au pouvoir en avril 2018, il hérite d’une économie en forte croissance, mais marquée par d’importantes inégalités et une grande vulnérabilité politique structurelle. Son programme repose sur une libéralisation partielle de l’économie, avec l’ouverture aux capitaux privés de secteurs clés comme Ethio Telecom, Ethiopian Airlines et Ethiopian Electric Power.
Sur le plan diplomatique, il amorce un tournant en normalisant les relations avec l’Érythrée après deux décennies de tensions. Cet accord de paix historique, signé en juillet 2018, met officiellement fin à un conflit gelé depuis la guerre de 1998-2000. Cette initiative lui vaut le prix Nobel de la paix en 2019, renforçant son image de réformateur audacieux. Parallèlement, il ambitionne de transformer l’Éthiopie en hub industriel et énergétique, en développant des Zones Économiques Spéciales (ZES) et en faisant du Grand Barrage de la Renaissance un levier stratégique pour exporter de l’électricité.
Cependant, cette dynamique est brutalement interrompue par l’éclatement de la guerre du Tigré fin 2020. Ce conflit prend racine dans un renversement des équilibres politiques et ethniques au sein de l’État éthiopien. Avec l’arrivée d’Abiy Ahmed, membre de l’ethnie oromo, la coalition historique du FDRPE dominée par les tigréens se retrouve progressivement marginalisée, provoquant un basculement du rapport de force. La décision du Tigray People’s Liberation Front d’organiser des élections régionales en septembre 2020, en défiance du gouvernement fédéral, marque le point de rupture. En novembre, des affrontements éclatent alors entre les forces fédérales et le TPLF, plongeant l’Éthiopie dans une guerre civile dévastatrice.

Le coût humain & économique de la guerre civile est dramatique. Des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés internes, et une crise alimentaire qui met en danger plus de 5 millions de personnes. Sur le plan économique, les destructions d’infrastructures sont estimées à 22 milliards de dollars, aggravant encore la fragilité du pays.
La guerre du Tigré entraîne également une diminution du soutien budgétaire concessionnel de la part des bailleurs et un refroidissement des relations diplomatiques avec les États-Unis, longtemps alliés de l’Éthiopie. Washington sanctionne plusieurs responsables éthiopiens et restreint l’accès aux aides financières ainsi qu’aux accords commerciaux dans un contexte où une part croissante du budget fédéral est affecté aux dépenses de défense. Face à cette rupture avec son partenaire historique, Abiy Ahmed cherche à diversifier ses alliances. La Russie se positionne comme un partenaire stratégique, notamment en matière de défense, tandis que la Chine devient le principal créancier de l’Éthiopie, finançant de projets d’infrastructure phare tel que le métro d’Addis-Abeba.
La pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine viennent accentuer ces difficultés. La flambée des prix des denrées alimentaires et des engrais, combinée aux pressions inflationnistes, réduit encore les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement. Le déficit commercial s’envole : en 2020/2021, les exportations du pays atteignent 3,1 milliards de dollars, tandis que les importations s’élèvent à 16,5 milliards, creusant un déficit commercial de 13,4 milliards de dollars.
Dans ce contexte d’accumulation des difficultés et de perte de crédibilité sur les marchés de capitaux, l’Éthiopie se retrouve confronté à une pénurie de devises étrangères, limitant ses capacités d’importation de carburant, d’engrais et de semences. Cette pression économique se traduit par un défaut de paiement sur un Eurobond en décembre 2023, illustrant la gravité de la crise financière et la nécessité d’un soutien international.
Enfin, le contexte sous-régional pèse lourdement sur l’Éthiopie. Les tensions persistantes autour du GERD avec l’Égypte et le Soudan ravivent les rivalités stratégiques, ces deux pays en aval du Nil craignant une réduction de leur accès à cette ressource vitale, essentielle à leur agriculture et à leur approvisionnement en eau. Parallèlement, l’instabilité grandissante au Soudan, marquée par des luttes de pouvoir et une fragmentation des forces militaires, crée une source supplémentaire d’incertitude à la frontière occidentale de l’Éthiopie. Enfin, les conflits interethniques internes, notamment en Amhara et en Oromia, continuent d’alimenter des violences sporadiques, compliquant l’application des réformes et rendant la stabilité du pays toujours plus précaire.
Réaliser, sous la contrainte, les promesses d’ouverture
Les accords de paix de Pretoria, signés en novembre 2022 entre le gouvernement éthiopien et le TPLF, mettent fin à deux ans de guerre au Tigré en instaurant un cessez-le-feu durable quoique fragile, un désarmement progressif des forces tigréennes et la réintégration politique du TPLF. Leur mise en œuvre progressive permet une stabilisation relative du pays, avec la restauration des services publics, la réouverture des infrastructures économiques et le retrait partiel des forces étrangères et des milices régionales. Cette normalisation crée donc un environnement plus propice aux réformes économiques en permettant la reprise des financements concessionnels, en renforçant la confiance des investisseurs et en offrant une plus grande marge de manœuvre aux politiques économiques du gouvernement. Notons que cet accord relance toutefois une série de conflits locaux de moindre ampleurs (notamment impliquant les milices Fano en région Amhara) mis en sommeil durant la guerre civile.

Ce climat d’apaisement relatif a été propice à la relance des réformes économiques promises par Abiy à son arrivée au pouvoir – s’inspirant des réformes mises en place par le Parti Communiste Chinois à partir des années 1990. Ainsi, depuis 2023/24, l’Éthiopie engage des réformes structurelles majeures pour moderniser son économie et renforcer son système financier :
- L’ouverture du secteur bancaire aux investisseurs étrangers avec la loi Banking Business Proclamation No. 1360/2024, qui autorise pour la première fois depuis des décennies une participation étrangère allant jusqu’à 49 % du capital des banques éthiopiennes. Cette réforme devrait attirer des capitaux, favoriser le transfert de compétences et de technologies, et renforcer la concurrence afin d’améliorer l’accès aux financements pour les entreprises et les particuliers.
- Un prêt de 700 millions de dollars de la Banque mondiale permettant de recapitaliser la Banque commerciale d’Éthiopie et la Banque de développement d’Éthiopie, deux institutions publiques affaiblies par un niveau élevé de créances douteuses. Ce financement vise à stabiliser leur situation financière et à moderniser leurs opérations pour mieux soutenir l’économie nationale.
- Une reprise au passif de l’Etat de 900 milliards de birrs (c. 6.8 Mds€) de dette dues par des entreprises publiques ainsi assainies, afin de simplifier la structure de la dette publique domestique et de consolider la stabilité du système financier, tout en augmentant la capacité des banques publiques à financer l’économie.
- La réouverture de la bourse nationale, l’Ethiopian Securities Exchange (ESX), le 10 janvier 2025, après un demi-siècle de fermeture. Cette initiative illustre l’augmentation du nombre de grandes et moyennes entreprises à capitaux privés dans le pays autant que la volonté de mobiliser l’épargne domestique et les capitaux étrangers par le biais de canaux financiers dans un cadre de marché. Ainsi, Ethio Telecom (entreprise publique), désormais en concurrence avec le Sud-Africain Safaricom (détenteur de la première licence télécom privée du pays) prévoit d’y céder 10 % de ses actions pour lever 281 millions de dollars. Ces fonds seront destinés à moderniser ses infrastructures, notamment en zone rurale, et à développer la fibre optique pour faciliter l’accès aux services numériques.
Les réformes portent également sur la maîtrise de l’inflation, étroitement liée aux pratiques de financement monétaire. Depuis 2024, la Banque nationale d’Éthiopie met fin aux avances directes au gouvernement, un mécanisme qui alimentait la création monétaire et contribuait à l’inflation. Une nouvelle discipline budgétaire s’installe, reposant sur l’émission de bons du Trésor et une rationalisation fiscale soutenue par le FMI, qui accorde en juillet 2024 un programme d’aide de 3,4 milliards de dollars sur quatre ans, conditionné à la poursuite des réformes économiques et fiscales.
Dans cette dynamique, le gouvernement déploie sa National Medium-Term Revenue Strategy, une stratégie fiscale visant à aligner les recettes sur les besoins du pays. Ce plan élargit la base d’imposition, optimise la collecte de la TVA et limite les exonérations fiscales injustifiées. Progressivement, des registres électroniques pour la TVA sont déployés, et une nouvelle loi sur la taxe foncière, adoptée en janvier 2025, vise à renforcer les ressources fiscales.
Ces efforts de consolidation budgétaires bénéficient également de manière conjoncturelle du moratoire sur le service de sa dette extérieure obtenu dans le contexte du Cadre Commun mis en place par le G20. Ce moratoire accompagne les négociations relatives à la restructuration en cours de sa dette extérieure concessionnelle (hors-OI) et non-concessionnelle – majoritairement composée de dette bilatérale chinoise (et d’un Eurobond d’1 milliards $).
Par ailleurs, en juillet 2024, les autorités instaurent un régime de change flottant, visant à réduire l’écart entre le taux officiel et celui du marché parallèle, augmentant ainsi la compétitivité de l’économie éthiopienne. Cette réforme, soutenue par un programme de financement de 3,4 milliards de dollars du FMI, entraîne une dépréciation immédiate du birr d’environ 30 %, provoquant une hausse des prix des importations officielles. Toutefois, le pass through sur l’inflation est limité en raison d’une consommation largement locale et d’une part importante des importations qui passaient déjà par des canaux non-officielles au taux du marché parallèle.
Six mois après, ce rattrapage a d’ores et déjà permis de limiter l’inflation (passant de c. 30% YoY à c. 20%) tout en accroissant la part des flux passant par la banque centrale. Cela devrait également à moyen terme offrir des bénéfices économiques en supprimant les distorsions d’un taux fixe artificiel, qui augmentait les coûts de transaction, stimulait le marché noir et dissuadait tout à la fois l’épargne domestique et l’investissement extérieur. Cette transparence accrue est ainsi supposée attirer de nouveaux investisseurs étrangers tout en libérant la Banque centrale de l’obligation de défendre une parité fixe, permettant de préserver ses réserves de devises et de conduire une politique monétaire indépendante.
Toutefois, ces bénéfices ne se concrétiseront pleinement qu’accompagnée de réformes complémentaires visant à permettre la diversification effective de l’économie. Ces réformes incluent :
- La stabilisation de la situation sécuritaire dans la durée ;
- La mise en place de mesures sociales permettant de limiter l’effet de la hausse des prix des produits importés ;
- Le développement des infrastructures nécessaires au déploiement d’investissements étrangers, notamment en termes d’énergie et de transports des biens vers la mer rouge (à l’instar de la reconnaissance par l’Ethiopie du Somaliland en 2024 en contrepartie d’un accès privilégié au port de Berbera afin de mettre Djibouti en concurrence).
Dans cet esprit, afin de limiter les tensions sociales dans un contexte de conflits inter-ethniques rampant le gouvernement met en place des mesures d’atténuation. Le Productive Safety Net Program fournit une assistance alimentaire ou des emplois communautaires aux ménages les plus vulnérables. Le gel temporaire des prix du carburant, de même que la revalorisation de certains salaires de la fonction publique, servent à limiter l’impact immédiat de l’inflation sur la classe moyenne inférieure et certains groupes sociaux structurants de l’opinion publique. Mais ces initiatives de protection sociale se heurtent à des contraintes budgétaires sévères et à l’ampleur des besoins, notamment en raison des conflits qui perdurent dans les régions Amhara et Oromia, où l’insécurité alimentaire touche plus de 20 millions de personnes.
Enfin, l’adhésion de l’Éthiopie aux BRICS+ depuis janvier 2024 constitue un tournant stratégique. En rejoignant ce bloc qui regroupe 45 % de la population mondiale et 36 % du PIB global, le pays ouvre de nouvelles perspectives économiques et diplomatiques. Cette intégration renforce son rôle comme le pivot régional au sein de la Corne de l’Afrique et un acteur de poids au niveau continental. Au surplus sa participation aux Nouvelles Routes de la Soie fera de l’Éthiopie un acteur clé des dynamiques de commerce international entre Asie, Afrique, Moyen-Orient et Europe.

Maxim Shipenkov/AP
Sur le plan financier, l’accès à la Nouvelle Banque de Développement des BRICS+ offrirait une source de financements complémentaire aux bailleurs traditionnels. Par ailleurs, et bien que l’Éthiopie enregistre encore un déficit commercial avec ses nouveaux partenaires, cette adhésion lui permettra d’améliorer son accès aux marchés du bloc et d’attirer plus d’investissements chinois et indiens permettant des transferts de technologie et une amélioration du niveau technique de l’industrie éthiopienne.
Au surplus, dans un contexte d’accroissement des tensions douanières et de recomposition de la mondialisation, l’Ethiopie est une destination de choix pour les entreprises chinoises souhaitant minimiser l’impact des droits de douanes et mesures de rétorsion prise contre la Chine. L’Ethiopie – partiellement protégée des politiques commerciales agressives par son statut de pays pauvre – s’érige ainsi comme une voie privilégiée d’accès aux marchés européens et africains. De plus, sur le plan diplomatique l’admission de l’Ethiopie aux BRICS offre à Addis-Abeba une plus grande marge de manœuvre stratégique maximisant ainsi son influence et son intérêt aux yeux des occidentaux. Notons à cet égard la très bonne relation entre Abiy Ahmed et Emmanuel Macron – maintenue pendant la guerre au Tigré – dans le cadre du pivot stratégique du président français vers l’Afrique non-francophone.
Du chantier économique au chantier socio-politique
Cependant, si les réformes économiques engagées par le gouvernement éthiopien offrent des perspectives de croissance, elles ne suffiront pas à stabiliser durablement le pays sans un rééquilibrage politique et régional. La persistance des fractures ethniques profondes, la réduction de la base populaire du gouvernement d’Abiy à l’ethnie Oromo et les diverses contestations du fédéralisme ethnique dans sa forme actuelle entretiennent une instabilité structurelle qui freine la mise en œuvre y compris des politiques économiques.
Dans le contexte de la guerre civile, le gouvernement d’Abiy Ahmed a consenti des concessions à sa base composée d’une partie des oromo et protestants évangélistes afin d’éviter toute dissidence. La nouvelle étape qui s’amorce nécessitera une grande habileté politique afin tout à la fois (i) d’entretenir cette base, (ii) de garantir le processus politique de réintégration du Tigré et (iii) d’éteindre les dissensions qui s’expriment (notamment en région Amhara) pour garantir une paix civile durable. A cela s’ajoute la promesse historique d’Abiy d’agir pour une meilleure représentation des communautés minoritaires et historiquement marginalisées (Sidamas, Afars, Somalis, etc.) qui – contrairement aux Oromos dont Abiy fait partie – n’ont pas bénéficié de la dé-tigréanisation du pouvoir. Sans un partage du pouvoir plus inclusif, les tensions ethniques continueront de menacer la stabilité nationale et limiteront l’impact des réformes économiques.
Depuis 2023, la National Dialogue Commission tente de réunir les différents acteurs politiques, groupes armés et représentants communautaires pour discuter du partage du pouvoir et des revendications territoriales. En parallèle, un dispositif de justice transitionnelle est mis en place pour enquêter sur les crimes commis pendant la guerre du Tigré et d’autres conflits interethniques, avec l’espoir de restaurer une confiance nationale fortement érodée.
Les déplacements de population constituent également un défi majeur. Depuis 2020, plus de 20 millions de personnes ont été déplacées par les conflits internes, créant une crise humanitaire de grande ampleur. Pour y faire face, le gouvernement adopte en novembre 2024 un plan de relocalisation incluant la construction d’abris durables, un soutien logistique dans les régions d’accueil et un accès facilité à la terre pour ceux qui souhaitent se réinstaller.
Dans ce contexte, seul une décentralisation partielle des compétences est de nature à assurer un niveau relatif de stabilité à régime constant. En cherchant à centraliser le pouvoir, Abiy Ahmed est accusé par les défenseurs du fédéralisme ethnolinguistique, notamment les Tigréens et certains nationalistes oromos, de trahir l’autonomie régionale garantie par la Constitution. En effet, le Prosperity Party (PP) – parti unique à la botte d’Abiy – n’a pas réussi à susciter en son sein un niveau suffisant de représentation des intérêtts catégoriels et régionaux dans les instances fédérales. Au niveau régional cependant le PP qui domine la plupart des régions (dans le cadre d’élections à parti quasi-unique) est plus à même de produire le consensus nécessaire. Même dans les régions anti-fédéralistes telles qu’en Amhara, un accroissement de la latitude au niveau régional serait probablement bien accueilli par rapport à un pouvoir central jugé comme distant et hostile.

De plus, une solution durable pourrait résider dans un développement économique inclusif, offrant des perspectives de croissance à une majorité de groupes catégoriels. En garantissant des opportunités économiques pour l’ensemble des communautés, chaque groupe aurait un intérêt commun dans la stabilité et le gouvernement central.
L’efficacité des initiatives en matière économique dépendra donc également d’une répartition équitable des investissements. L’inaugurations de ZES, comme celle de Gada en mai 2024 dans l’Oromia, illustre cette problématique : alors que la majorité de ces grands projets se concentrent dans l’Oromia et à Addis-Abeba, des régions comme l’Afar ou le Benishangul-Gumuz restent sous-représentées. Bien que ces ZES soient censées bénéficier à l’ensemble du pays, leur impact dépendra de la capacité du gouvernement à inclure les régions périphériques dans cette dynamique de développement.
Conclusion : l’Éthiopie à la croisée des chemins
Sous la direction d’Abiy Ahmed, l’Éthiopie a amorcé un virage économique majeur, s’éloignant progressivement du modèle socialiste hérité du passé pour embrasser une libéralisation progressive de son économie dans le cadre d’un modèle encore largement dirigiste. La privatisation progressive d’entreprises publiques stratégiques, l’ouverture du secteur bancaire aux investisseurs étrangers, la réforme du taux de change et la création d’une bourse nationale illustrent cette transition vers une économie plus compétitive et intégrée aux marchés internationaux. Avec ses ressources abondantes, sa position géopolitique clé et son adhésion aux BRICS+, l’Éthiopie cherche désormais à s’imposer comme un acteur important sur l’échiquier mondial.
Mais sans cohésion politique et sociale, ces réformes ne pourront pas produire leurs effets. L’histoire récente de l’Éthiopie a montré comment un pays, longtemps considéré comme une success story, peut voir son essor brutalement stoppé par ses propres fractures internes. Avec une croissance exceptionnelle au début des années 2000, l’Éthiopie semblait s’engager sur la voie d’un développement durable, avant que les tensions interethniques ne ravivent des divisions profondes, culminant avec la guerre du Tigré. Loin d’être un simple épisode de tensions internes, ce conflit a exposé la fragilité structurelle d’un État dont la prospérité demeure conditionnée par sa capacité à surmonter ses divisions.
À défaut de bénéficier d’une légitimité électorale et démocratique, le gouvernement doit assurer une répartition relativement juste du fruit des réformes économiques de nature à aligner les intérêts des différents groupes catégoriels. Abiy Ahmed devra également poursuivre ses efforts politiques de cohésion en parallèle, en renforçant le dialogue national, en consolidant les institutions et en instaurant un cadre plus inclusif, seul moyen d’assurer une stabilité durable. Seul un développement inclusif et une gouvernance capable de transcender les clivages ethniques permettront au pays d’exploiter pleinement son immense potentiel et de s’ancrer définitivement parmi les puissances émergentes.
Adnane Belfatmi (Co-Fondateur de Menara)
Références utiles pour aller plus loin :
- Maier, Charles S. The Project-State and Its Rivals: A New History of the Twentieth and Twenty- First Centuries. Cambridge: Harvard University Press, 2023.
- « Ethiopie. » Le Moci.
- Institut français des relations internationales (IFRI). « Les orientations libérales d’Abiy Ahmed : sauvetage économique ou tournant idéologique ? »
- « La privatisation d’Ethio Telecom finalement portée à 45 %. » Jeune Afrique, 10 février 2023.
- « Taux de change : l’Éthiopie laisse flotter son birr. » Libération, 29 juillet 2024.
- « Éthiopie : Les réformes macroéconomiques ont permis la stabilité du régime de change. » Maroc Diplomatique.
- Bpifrance, Direction Évaluation, Études et Prospective. Fiche Pays – Éthiopie, Décembre 2024.
- Éthiopie : chronique d’un fédéralisme ethnique à bout de souffle. Note n° 35, Fondation Jean Jaurès, mars 2024.
- International Monetary Fund (IMF). Ethiopia: Staff Report for the 2024 Article IV Consultation. IMF Country Report No. 24/258, juillet 2024.

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