Diallo Ibrahima (This research work is carried out as part of the Master’s program in Public Policy and Economics at Université Lumière Lyon 2. It is being conducted under the academic supervision of Pr. Judith Favereau, Associate Professor of Economics and Head of the « Economic Philosophy » division within the « Economy: History, Institutions, and Societies » research cluster at TRIANGLE. Corresponding author – Email: iso.diallo@univ-lyon2.fr)

Résumé Exécutif
Cet article examine l’impact des transferts de fonds des migrants sur la pauvreté monétaire et multidimensionnelle en Afrique Subsaharienne (ASS) sur la période 2000-2023. En s’appuyant sur un panel de 42 pays, l’étude démontre que si les envois de fonds réduisent significativement la pauvreté lorsqu’on corrige l’endogénéité, la qualité institutionnelle ne joue pas le rôle modérateur souvent théorisé. Les résultats suggèrent que les transferts de la diaspora agissent comme un mécanisme privé de protection sociale, opérant indépendamment du contexte de gouvernance local.
1. Introduction : La Nouvelle Géographie des Flux Financiers
Au cours des deux dernières décennies, le paysage économique mondial a été redessiné par une transformation profonde des flux migratoires internationaux. Selon les données des Nations Unies, le nombre de migrants internationaux a bondi de 174 millions en 2000 à 304 millions en 2024, une dynamique alimentée par les disparités de revenus, les conflits et le changement climatique (United Nations Department of Economic and Social Affairs, 2024).
Parallèlement à ces mouvements humains, les flux financiers associés ont connu une croissance exponentielle. Au niveau mondial, les envois de fonds sont passés de 128 milliards de dollars en 2000 à 626 milliards en 2022 (World Bank, 2024a). Pour l’Afrique Subsaharienne (ASS), l’enjeu est critique :
- Volume des flux : Les transferts sont passés de 4,8 milliards de dollars en 2000 à 54 milliards en 2023 (World Bank, 2024a).
- Comparaison : Dans de nombreux pays de la région, ces montants dépassent désormais l’aide publique au développement (APD) et les investissements directs étrangers (IDE).
- Contexte de pauvreté : Ces ressources arrivent dans une région où 29,4 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté international de 2,15 $ par jour (World Bank, 2024b).
Cependant, l’efficacité de ces fonds pour réduire la pauvreté ne fait pas l’unanimité et semble varier selon les contextes. Une question centrale émerge : la qualité des institutions locales (gouvernance, contrôle de la corruption, état de droit) conditionne-t-elle l’impact de ces transferts ? C’est à cette interrogation que répond cette étude, en analysant conjointement la pauvreté monétaire et la pauvreté multidimensionnelle.
2. Revue de Littérature et Cadre Théorique
L’analyse de l’impact des transferts de fonds s’inscrit dans un débat académique dense, opposant des perspectives optimistes et pessimistes, tout en intégrant progressivement la variable institutionnelle.
2.1. Les Canaux de Transmission Microéconomiques
Au niveau des ménages, la littérature identifie plusieurs mécanismes par lesquels les transferts améliorent le bien-être :
- Lissage de la consommation : Les fonds permettent aux familles de faire face aux chocs économiques et de financer des dépenses essentielles (Adams & Page, 2005).
- Capital Humain : Une conclusion robuste de nombreuses études est l’allocation de ces fonds à l’éducation et à la santé. Par exemple, au Salvador, les transferts réduisent significativement le taux d’abandon scolaire (Edwards & Ureta, 2003). En Afrique de l’Ouest (Mali), ils sont associés à une hausse des dépenses de santé et d’éducation, particulièrement en zone rurale (Coulibaly & Dembélé, 2024).
- Investissement productif : Au-delà de la consommation courante, une partie des fonds finance l’immobilier ou l’entrepreneuriat, comme démontré au Nigeria où les ménages récipiendaires investissent davantage dans le logement (Osili, 2004).
2.2. Les Risques Macroéconomiques et Institutionnels
Cependant, l’optimisme est tempéré par des effets pervers potentiels :
- Désincitation au travail : Une étude sur le Sénégal et le Mali suggère que les transferts peuvent encourager un comportement de « passager clandestin » chez les membres restés au pays (Azam & Gubert, 2006), réduisant leur offre de travail.
- Malédiction des transferts : À l’instar de la malédiction des ressources naturelles, un afflux massif de devises privées peut réduire l’incitation des gouvernements à mener des réformes structurelles ou à fournir des biens publics, l’État se reposant sur la diaspora pour assurer la protection sociale (Abdih et al., 2012).
- Syndrome hollandais : L’appréciation du taux de change réel suite à l’entrée de devises peut nuire à la compétitivité des exportations (Acosta et al., 2009).
2.3. Le Rôle Charnière des Institutions
La littérature institutionnaliste postule que l’impact des transferts dépend de la qualité de la gouvernance. Catrinescu et al. (2009) soutiennent que les transferts n’influencent positivement la croissance que dans les pays dotés d’institutions solides, capables de canaliser ces fonds vers des investissements productifs.
À l’inverse, d’autres auteurs comme Azizi (2021) ou Giuliano et Ruiz-Arranz (2009) suggèrent un effet de substitution : dans les environnements institutionnels faibles ou financièrement peu développés, les transferts de fonds compensent les défaillances du marché (manque de crédit, absence d’assurance) (Azizi, 2021 ; Giuliano & Ruiz-Arranz, 2009).
3. Données et Méthodologie Économétrique
Cette étude se distingue par une approche rigoureuse visant à isoler un lien causal entre transferts et pauvreté, en utilisant des données couvrant 42 pays d’ASS de 2000 à 2023.
3.1. Les Variables de Mesure
L’analyse repose sur deux indicateurs distincts de la pauvreté, offrant une perspective complète :
- Pauvreté Monétaire : Le ratio de la population vivant avec moins de 2,15 $ par jour (PPA 2017). Bien que les données soient plus abondantes (541 observations), elles ne capturent qu’une dimension du bien-être (World Bank, 2024b).
- Indice de Pauvreté Multidimensionnelle (IPM) : Fourni par l’OPHI, cet indice mesure les privations en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie. Il est crucial pour observer les impacts non monétaires, bien que les données soient plus limitées (166 observations).
La qualité institutionnelle est mesurée par un indice composite construit via une Analyse en Composantes Principales (ACP) des six indicateurs de gouvernance de la Banque Mondiale (WGI), expliquant 82 % de la variance totale.
3.2. Le Défi de l’Endogénéité
L’estimation de l’impact des transferts se heurte à trois obstacles majeurs qui biaisent les résultats des moindres carrés ordinaires (MCO) :
- Simultanéité (Causalité inverse) : La pauvreté encourage la migration et donc les transferts, créant une corrélation bidirectionnelle.
- Variables omises : Des facteurs non observés (réseaux sociaux, chocs climatiques) influencent à la fois la migration et la pauvreté.
- Erreurs de mesure : Une part significative des transferts en ASS passe par des canaux informels (hawala, transport physique), sous-estimant les flux réels jusqu’à 50 % (Coulibaly & Dembélé, 2024 ; African Development Bank, 2023).
3.3. Stratégie d’Identification : Les Variables Instrumentales (2SLS)
Pour résoudre ces problèmes, l’étude utilise la méthode des doubles moindres carrés (2SLS) avec trois instruments externes liés aux pays d’accueil des migrants :
- Le taux de chômage pondéré dans les pays d’accueil (capture la capacité d’épargne des migrants).
- Le PIB par habitant pondéré dans les pays d’accueil (reflet des opportunités économiques).
- Le taux de change réel pondéré (influence la valeur locale des envois).
Les tests statistiques (Stock-Yogo et Hansen) confirment la validité et la robustesse de ces instruments.
4. Résultats Empiriques
L’analyse économétrique livre des résultats contrastés selon la méthode utilisée, soulignant l’importance critique de la correction des biais d’endogénéité.
4.1. L’Impact sur la Pauvreté Monétaire
Les modèles initiaux (effets fixes simples) ne détectent aucun effet significatif des transferts de fonds sur la pauvreté monétaire (p-value = 0.730). Ce résultat contre-intuitif suggère que les biais de simultanéité masquent l’effet réel.
Cependant, une fois l’endogénéité corrigée par la méthode 2SLS, le résultat change radicalement :
- Effet direct : Les transferts de fonds réduisent significativement la pauvreté monétaire. Une augmentation de 10 % des transferts (en pourcentage du PIB) est associée à une baisse d’environ 5,15 % du taux de pauvreté monétaire.
- Interaction institutionnelle : L’interaction entre les transferts et l’indice de gouvernance n’est pas significative. Cela signifie que l’effet réducteur de pauvreté des transferts ne dépend pas de la qualité des institutions du pays récepteur.
4.2. L’Impact sur la Pauvreté Multidimensionnelle (IPM)
Les résultats pour l’IPM suivent une tendance similaire, bien que l’ampleur soit différente :
- Effet direct : Avec la méthode 2SLS, une augmentation de 10 % des transferts entraîne une réduction de 0,48 point de l’indice de pauvreté multidimensionnelle.
- Rôle direct des institutions : Contrairement à la pauvreté monétaire, la qualité institutionnelle a un effet direct et significatif sur l’IPM. Une amélioration de la gouvernance réduit les privations multidimensionnelles (santé, éducation), indépendamment des transferts.
- Absence de modération : Là encore, le terme d’interaction n’est pas significatif. Les institutions ne modifient pas l’impact des transferts sur l’IPM.
4.3. Analyse des Composantes de la Gouvernance
Une analyse désagrégée des indicateurs de gouvernance révèle des nuances importantes :
- Contrôle de la corruption : Son amélioration est significativement associée à une baisse de la pauvreté monétaire.
- Le paradoxe de la stabilité politique : L’étude met en lumière une corrélation positive et inattendue entre la stabilité politique et la pauvreté monétaire. Autrement dit, dans cet échantillon, une plus grande stabilité est associée à un taux de pauvreté plus élevé.
5. Discussion : Pourquoi les Institutions ne Modèrent-elles pas l’Effet ?
L’absence d’effet modérateur des institutions (Hypothèse 2 rejetée) constitue l’un des apports majeurs de ce travail, divergeant des études focalisées sur la croissance économique comme celle de Catrinescu et al. (2009). Plusieurs mécanismes expliquent ce phénomène.
5.1. Le Mécanisme Privé vs Public
La réduction de la pauvreté via les transferts de fonds opère principalement comme un mécanisme privé. Les fonds sont envoyés directement aux ménages et consommés pour des besoins immédiats (nourriture, frais scolaires, soins médicaux). Ce processus ne nécessite pas d’intermédiation institutionnelle complexe, contrairement à l’investissement productif ou à la croissance macroéconomique qui requièrent un climat des affaires sain.
5.2. L’Effet de Substitution
Les résultats soutiennent l’hypothèse d’une substitution. Dans les contextes de gouvernance faible, les transferts agissent comme un filet de sécurité vital, remplaçant les services publics défaillants. Les migrants envoient de l’argent précisément parce que l’État ne fournit pas d’assurance sociale ou de crédit. Ainsi, les transferts réduisent la pauvreté indépendamment du contexte institutionnel, voire davantage lorsque celui-ci est défaillant.
5.3. Interprétation du Paradoxe de la Stabilité Politique
Le lien positif entre stabilité politique et pauvreté s’explique par la nature de certains régimes en ASS. Une stabilité politique durable peut refléter des régimes autoritaires ou oligarchiques (« stabilité sans développement ») qui maintiennent l’ordre sans mettre en œuvre de politiques redistributives inclusives. Dans ces cas, la stabilité profite aux élites sans améliorer le sort des ménages modestes.
6. Implications de Politique Publique
Les conclusions de cette étude appellent à des actions concrètes pour maximiser le potentiel de développement des migrations.
6.1. Faciliter les Flux Financiers (Action Prioritaire)
Puisque les transferts réduisent la pauvreté indépendamment des institutions, la priorité absolue est de lever les barrières à ces flux.
- Réduction des coûts : S’aligner sur l’Objectif de Développement Durable 10.c (coûts de transaction inférieurs à 3 %) est crucial.
- Digitalisation : Promouvoir les services de mobile money et les banques rurales pour sécuriser et accélérer les envois.
6.2. Renforcer les Institutions pour l’IPM
Bien que les institutions ne modèrent pas l’effet des transferts, elles jouent un rôle direct majeur dans la réduction de la pauvreté multidimensionnelle. Améliorer la transparence et l’efficacité des services publics est indispensable pour traiter les privations non monétaires (accès à l’école, infrastructures de santé) que les transferts privés ne peuvent combler seuls.
6.3. Éviter la Dépendance et la « Malédiction »
Les gouvernements doivent intégrer les transferts dans leurs stratégies de réduction de la pauvreté sans s’y substituer.
- Complémentarité : Les transferts doivent compléter les dépenses sociales, pas les remplacer.
- Co-investissement : Créer des fonds communautaires où les apports de la diaspora sont abondés par des fonds publics pour financer des infrastructures locales, créant ainsi un effet de levier.
7. Conclusion
Cette recherche apporte une contribution significative à la compréhension du lien migration-développement en Afrique Subsaharienne. En utilisant une méthodologie robuste (2SLS) sur une période récente (2000-2023), elle confirme que les transferts de fonds sont un levier puissant de réduction de la pauvreté monétaire (-0,52 % d’élasticité) et multidimensionnelle.
Le résultat le plus marquant reste l’indépendance de cet effet vis-à-vis de la qualité institutionnelle. Les transferts de la diaspora fonctionnent comme une « assurance privée » efficace, capable d’atteindre les populations vulnérables même dans des environnements gouvernés par des institutions faibles.
Toutefois, cette efficacité microéconomique ne doit pas dispenser les États de leurs responsabilités. La corrélation inquiétante entre stabilité politique et pauvreté rappelle que sans politiques inclusives et sans institutions fortes, le développement structurel reste hors de portée. Pour l’avenir, la combinaison d’une facilitation des flux financiers et d’une réforme institutionnelle interne constitue la voie la plus sûre vers un développement durable en Afrique Subsaharienne.
Diallo Ibrahima (This research work is carried out as part of the Master’s program in Public Policy and Economics at Université Lumière Lyon 2. It is being conducted under the academic supervision of Pr. Judith Favereau, Associate Professor of Economics and Head of the « Economic Philosophy » division within the « Economy: History, Institutions, and Societies » research cluster at TRIANGLE. Corresponding author – Email: iso.diallo@univ-lyon2.fr)
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