
Derrière l’apparente rivalité militaire entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide se cache une guerre proxy aux ramifications internationales. Cette crise révèle l’ampleur de l’instrumentalisation des conflits africains par les puissances étrangères, transformant le Soudan en échiquier géopolitique où les intérêts des populations civiles sont sacrifiés sur l’autel des ambitions régionales et mondiales.
LES CHIFFRES CLÉS DE LA CRISE
- 30,4 millions de personnes nécessitent une aide d’urgence
- 1,8 million km² : 3ème plus vaste pays d’Afrique
- Plus de 20 tentatives de coups d’État depuis 1956
- 3ème producteur d’or du continent africain
- 10% du commerce maritime mondial transite par la mer Rouge soudanaise
Vingt-et-un mois après l’éclatement des combats à Khartoum, le 15 avril 2023, le Soudan traverse la plus grave crise humanitaire contemporaine avec une estimation s’élevant à 30,4 millions de personnes nécessitant une aide d’urgence. Mais derrière ce qui apparaît comme un conflit entre militaires rivaux – les Forces armées soudanaises dites « SAF » du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide, « RSF », de Mohamed Hamdan Dagalo dit « Hemedti » – se dessine une réalité géopolitique complexe, qui interroge la souveraineté africaine à l’ère des nouvelles compétitions mondiales.
Cette crise contemporaine puise ses racines dans soixante-sept années d’instabilité chronique depuis l’indépendance de 1956, marquées par vingt tentatives de coup d’État documentées, deux guerres civiles dévastatrices et un génocide au Darfour. L’histoire soudanaise illustre les défis récurrents de la construction étatique postcoloniale africaine, amplifiés par les ingérences externes successives qui ont transformé ce pays-carrefour en terrain de compétition géopolitique.
Avec un territoire de 1,8 million de kilomètres carrés – le troisième plus vaste d’Afrique – et une position stratégique à la confluence du Nil Bleu et du Nil Blanc, le Soudan occupe une place géographique cruciale entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et la mer Rouge. Cette position, alliée à d’importantes ressources naturelles, en fait un enjeu majeur pour les puissances régionales et mondiales.
La question centrale qui se pose : Comment la guerre civile soudanaise révèle-t-elle l’instrumentalisation d’un conflit interne par des acteurs régionaux et internationaux, au détriment des populations civiles et de la stabilité de l’État ?
Les racines historiques d’une instabilité chronique (1956-2019)

Carte du Soudan, capture d’écran de la chaîne YouTube de France 24
L’héritage des fractures coloniales (1956-1989)
Le Soudan est un État situé dans le Nord de l’Afrique, bordé au nord-ouest par la Libye, au Nord par l’Égypte, par la mer Rouge à l’est-nord-est, par l’Érythrée à l’est, l’Éthiopie à l’est-sud-est, au sud le Soudan du Sud, au Sud-ouest par la République centrafricaine et à l’ouest par le Tchad.
L’indépendance soudanaise du 1er janvier 1956 hérite des divisions structurelles créées par l’administration coloniale anglo-égyptienne. Le système de « gouvernement indirect » britannique avait institutionnalisé les clivages entre un Nord majoritairement arabo-musulman, et un Sud multi-ethnique et multi-religieux, créant des administrations séparées qui perdureront bien au-delà de l’indépendance.
Cette fragmentation se manifeste immédiatement par l’éclatement de la première guerre civile dès 1955, avant même l’indépendance formelle. Le conflit oppose les élites nordistes, héritières du pouvoir colonial, aux populations du Sud qui revendiquent l’autonomie promise, mais jamais accordée. Cette guerre, qui durera jusqu’en 1972, aurait causé 1,5 million de morts selon les archives de l’ONU et établira un précédent dramatique : l’usage de la violence comme arbitre politique.
L’accord d’Addis-Abeba de 1972, négocié sous l’égide de l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié, offre une paix fragile s’axant surtout sur l’autonomie au Sud. Cependant, cette accalmie masque la persistance des déséquilibres structurels. Le Nord continue à monopoliser le pouvoir politique et économique, tandis que la découverte de gisements pétroliers dans les régions frontalières attise les convoitises et complique les équilibres régionaux.
Les premières instrumentalisations externes
La période pendant laquelle Gaafar Nimeiry dirige le Soudan (1969-1985) illustre déjà l’instrumentalisation externe des divisions soudanaises. Initialement proche de l’Union soviétique et des pays arabes progressistes, Nimeiry opère un virage pro-occidental dans les années 1970, bénéficiant du soutien américain dans le contexte de la guerre froide. Cette oscillation géopolitique préfigure les manipulations ultérieures dont le Soudan sera l’objet.
L’autoritarisme islamiste et ses conséquences (1989-2019)

President du Sudan, Omar Hassan Al-Bashir [islamscrimes/Twitter]
L’arrivée au pouvoir d’Omar El-Béchir par coup d’État en juin 1989 marque un tournant décisif dans l’histoire soudanaise moderne. Allié au théoricien islamiste Hassan al-Tourabi, Béchir transforme le Soudan en laboratoire de l’islamisme politique, avec des répercussions qui dépassent largement les frontières nationales.
La violation de l’accord d’Addis-Abeba et l’imposition de la charia islamique à l’ensemble du territoire en 1983 avaient déjà relancé la guerre civile (1983-2005). Sous Béchir, ce conflit s’intensifie et s’internationalise. Le régime de Khartoum accueille Oussama ben Laden de 1991 à 1996, transformant le pays en sanctuaire pour les mouvements islamistes internationaux. Cette orientation vaut au Soudan d’être placé sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme en 1993, déclenchant un régime de sanctions qui perdurera jusqu’en 2020.
La guerre civile comme conflit proxy
La seconde guerre civile devient progressivement un conflit proxy de la guerre froide tardive. L’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de John Garang bénéficie du soutien de l’Éthiopie, de l’Ouganda et, indirectement, des États-Unis et d’Israël. Le gouvernement central reçoit quant à lui l’appui de la Libye, de l’Iran et, paradoxalement, de la Chine qui commence à investir massivement dans le pétrole soudanais.
Cette guerre aurait causé 2 millions de morts selon les estimations consensuelles, principalement due aux famines et déplacements de populations. Plus dramatique encore, elle normalise l’usage de milices proxy comme instrument de gouvernance. Béchir développe une stratégie de « divide and rule » en armant différents groupes tribaux les uns contre les autres, préparant le terrain des conflits actuels.
Le génocide du Darfour : laboratoire de la violence paramilitaire
Le génocide du Darfour (2003-2008) constitue l’aboutissement de cette militarisation de la gouvernance. Face à la rébellion des mouvements du Darfour réclamant au gouvernement soudanais un développement équitable de leur région, avec notamment l’Armée de libération du Soudan et le Mouvement pour la Justice et l’égalité, Béchir déchaîne les milices arabes Janjaweed contre ces groupes rebelles.
Ce conflit aurait entraîné 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés selon l’ONU, bien que le débat persiste sur la qualification juridique entre « génocide » et « crimes contre l’humanité ».
La formalisation des Forces de soutien rapide
Dès 2005, les membres des milices Janjaweed sont intégrés dans l’armée notamment dans les gardes-frontières, mais la création officielle des Forces de soutien rapide (RSF) en 2013 formalise l’intégration des milices Janjaweed dans l’appareil sécuritaire.
Dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, ces forces paramilitaires deviennent progressivement un « État » dans l’État, contrôlant les mines d’or du Darfour et développant des réseaux commerciaux transnationaux. Ces milices sont utilisées à l’intérieur du Soudan, mais jouent aussi un rôle externe en tant que mercenaires à l’étranger, comme avec l’aide apportée aux Émirats arabes unis au Yémen, ou encore dans le cadre de la guerre civile en Libye.
La militarisation comme mode de gouvernance
L’ère de Béchir consolide un modèle de gouvernance par fragmentation contrôlée de la violence. Plutôt que de construire des institutions civiles fortes, le régime maintient son pouvoir en équilibrant différentes forces armées concurrentes : l’armée régulière, les services de renseignement, les forces de police et les milices tribales. Cette stratégie, inspirée des méthodes ottomanes et coloniales, vise à empêcher l’émergence d’un concurrent militaire unique capable de renverser le pouvoir.
Cette militarisation s’accompagne d’une économie de guerre qui pervertit le développement du pays. Les ressources naturelles – pétrole, or, terres agricoles – sont accaparées par les différents corps armés qui développent leurs propres réseaux commerciaux. Les RSF de Hemedti illustrent parfaitement cette logique en contrôlant les mines d’or artisanales du Darfour et en développant des partenariats avec des entreprises émiriennes.
Les conséquences de la sécession du Soudan du Sud
La sécession du Soudan du Sud en 2011, consacrée par un référendum où 98,8% des votants choisissent l’indépendance, prive Khartoum de 75% de ses revenus pétroliers. Cette perte économique majeure renforce paradoxalement l’importance du contrôle des autres ressources, notamment l’or dont le Soudan devient le troisième producteur africain.
L’internationalisation des RSF dans les années 2010 préfigure les alliances actuelles. Hemedti déploie ses hommes au Yémen aux côtés de la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, recevant en échange un soutien financier et diplomatique. Cette expérience externe renforce l’autonomie des RSF vis-à-vis de Khartoum et noue des liens durables avec les capitales du Golfe.
Un conflit aux apparences internes, mais aux réalités régionales et internationales
De la révolution démocratique à l’explosion militaire
La révolution soudanaise de décembre 2018 ouvre une parenthèse démocratique qui révèle l’ampleur des attentes populaires. Menée par l’Association des professionnels soudanais et soutenue par des millions de manifestants, cette révolution pacifique parvient à renverser Béchir en avril 2019, bien que ce soit l’armée avec l’appui des RSF qui donne le coup de grâce dans la destitution du président. Le slogan « Liberté, Paix, Justice » résonne dans tout le continent comme symbole du renouveau démocratique africain.
Cependant, la transition s’enlise rapidement dans les compromis avec l’ancien système. L’accord de partage du pouvoir d’août 2019 établit une cohabitation précaire entre civils et militaires, ces derniers conservant les ministères régaliens. Cette formule hybride, saluée internationalement comme un modèle de transition négociée, porte en elle les germes de la crise actuelle.
Le coup d’État d’octobre 2021, mené conjointement par al-Burhan et Hemedti, met fin à l’expérience démocratique. Si les deux généraux s’allient temporairement pour écarter les civils du pouvoir, leurs intérêts divergent fondamentalement. Al-Burhan représente l’établissement militaire traditionnel, tandis que Hemedti incarne les nouvelles élites économiques nées de l’économie de guerre.
L’écueil fatal de l’intégration des RSF
L’Accord-cadre de décembre 2022, négocié sous pression internationale, tente de relancer la transition soudanaise. Cependant, la question de l’intégration des RSF dans l’armée régulière devient l’écueil fatal. Les SAF exigent une intégration en deux ans avec dissolution de la chaîne de commandement autonome des RSF. Hemedti réclame dix ans et le maintien de structures parallèles, conscient que l’intégration signifierait la fin de son empire économique.
Cette dispute apparemment technique masque des enjeux géopolitiques majeurs. L’intégration remettrait en cause les partenariats internationaux des RSF, notamment avec les Émirats arabes unis qui utilisent ces forces comme proxy régional. La résistance de Hemedti reflète donc autant ses intérêts personnels que les pressions de ses parrains externes.
Le 15 avril 2023, les combats éclatent simultanément à Khartoum, dans l’État de Khartoum et au Darfour. Cette coordination révèle une préparation minutieuse des deux camps. Les RSF visent le palais présidentiel, les aéroports et les centres de télévision, adoptant une stratégie de décapitation du pouvoir. Les SAF ripostent par des bombardements aériens, seul avantage militaire qu’elles conservent face aux forces paramilitaires.
La cartographie des soutiens externes : confirmations et allégations
Il est évident que la guerre actuelle au Soudan n’est plus, si jamais elle le fut, exclusivement intérieure. Les appuis externes à cette guerre se dessinent aux yeux de tous révélant ainsi une instrumentalisation de la guerre soudanaise par des puissances extérieures à des fins personnelles, et surtout financières.
Le soutien émirati aux RSF : l’alliance la mieux documentée

Mohamed Hamdan Dagalo, « Hemedti »
Le RSF de Hemedti, qui historiquement n’était déjà pas exclusif au Soudan, affirme davantage sa position en tant qu’acteur transfrontalier paramilitaire. Tant acteur commercial que militaire, ce groupe armé organisé s’affirme sur la scène internationale et tente de « légitimer » son autorité au Soudan.
Le soutien émirati aux RSF constitue l’élément le mieux documenté de cette guerre proxy. Comme le souligne Sudan Transparency and Police Tracker en 2024, les RSF bénéficient « d’une aide militaire présumée des Émirats arabes unis ». L’aide apportée par les RSF aux EAU lors de la guerre du Yémen (2015-2019) et les rapports commerciaux concernant l’or représentent le dialogue de leurs intérêts.
CNN et Global Witness documentent des livraisons d’armes via l’aéroport d’Al-Geneina, tandis que les données douanières confirment l’explosion du commerce d’or entre le Soudan et Dubaï : environ 1,7 milliard de dollars en 2023, soit une augmentation de 300% par rapport à 2022.
Cette alliance Émirats-RSF s’inscrit dans la stratégie plus large d’Abou Dhabi en Afrique. Les Émirats cherchent à sécuriser leurs approvisionnements énergétiques et leurs routes commerciales vers l’Asie, positionnant le Soudan comme maillon essentiel de leur « Silk Road » alternative. Le contrôle des ports soudanais sur la mer Rouge, par laquelle transite 10% du commerce maritime mondial, représente un enjeu stratégique majeur.
L’intervention russe : un profil complexe
L’intervention russe présente un profil plus complexe. Si la présence de Wagner/Africa Corps est établie, l’ampleur de son implication fait débat. Les enquêtes de CNN suggèrent que jusqu’à 13,4 milliards de dollars d’or auraient été détournés du Soudan vers la Syrie via des avions russes depuis 2018, finançant indirectement l’effort de guerre en Ukraine. Cependant, ces chiffres, basés sur des recoupements d’images satellites et de manifestes de vol, demeurent des estimations que Moscou conteste.
La Russie semble jouer sur plusieurs tableaux, maintenant des contacts avec les deux camps tout en privilégiant ses intérêts extractifs. L’objectif prioritaire reste l’établissement d’une base navale à Port-Soudan, projet négocié depuis 2020 et qui nécessite un interlocuteur étatique stable.
Le soutien égyptien aux SAF : la logique de l’État-nation

Général Abdel Fattah Al-Burhan, 6 February 2020 [Twitter]
Bien que le général Al-Burhan bénéficie d’une certaine reconnaissance internationale, il dispose surtout d’un soutien diplomatique. En tant que président du Conseil de souveraineté de transition soudanais, il disposerait d’une légitimité pour le maintien d’un certain ordre étatique.
Le soutien égyptien répond à cette logique de préservation du pouvoir par l’armée nationale. L’intérêt de l’Égypte dans la stabilité du Soudan concerne la sécurité de sa frontière sud et, plus crucialement, celle du Nil. L’Égypte craint qu’un effondrement de l’État soudanais ne compromette les accords sur le partage des eaux du Nil, déjà fragilisés par le différend sur le barrage éthiopien de la Renaissance.
L’approche occidentale ambiguë
L’approche occidentale se caractérise par son ambiguïté. Les États-Unis ont tenté une stratégie d’équivalence en sanctionnant les dirigeants des deux camps en janvier 2025, qualifiant al-Burhan et Hemedti de « responsables » équivalents de la crise. Cette approche « both sides », critiquée par de nombreux analystes, ignore la différence fondamentale entre une armée nationale et une milice génocidaire.
L’Union européenne maintient officiellement une neutralité tout en privilégiant l’aide humanitaire. Cependant, cette posture passive contraste avec l’activisme des puissances régionales et suscite des interrogations sur la capacité européenne à peser sur les évolutions africaines.
Le Soudan semble donc livré à lui-même. La guerre qui sévit n’est qu’une guerre d’intérêts, et aucun acteur ne semble réellement s’impliquer pour que l’État soudanais retrouve une fonctionnalité, une intégrité territoriale ou une stabilité politique. La guerre soudanaise s’axe dans une géopolitique de l’or, qui alimente les économies d’autres États, mais aussi de contrôle frontalier, notamment avec la mer Rouge dont la situation géographique positionne le Soudan comme une pièce maîtresse dans le commerce.
L’échec des mécanismes et institutions africaines face à la crise
Les limites de l’Union Africaine
L’Union Africaine (UA), avec ses 55 pays membres, voit son rôle fragilisé par cette crise. La vision de l’UA était au préalable celle d’un Soudan unifié. Cette vision contraste avec la guerre actuelle, et la fragmentation du Soudan fragilise l’action de l’UA qui est confrontée aux divergences d’intérêts de ses membres.
Certains États membres de l’UA, comme l’Ouganda, refusent de reconnaître un gouvernement parallèle formé par les RSF, tandis que d’autres États restent silencieux, rendant difficile l’intervention de l’UA.
L’UA a été confrontée à de multiples initiatives de médiation concurrente telles que la plateforme de Djeddah (Arabie saoudite/États-Unis), le processus de l’IGAD, la médiation de la Ligue arabe, dispersant ainsi la force d’action médiatrice dans le conflit. Cette diversité diplomatique non homogène aboutit à un vide stratégique, encourageant une fragmentation du Soudan.
La paralysie de l’IGAD
L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale censée coordonner les efforts de paix dans la Corne de l’Afrique, se trouve paralysée par les divisions entre ses membres.
L’Éthiopie, leader traditionnel de l’IGAD, traverse sa propre crise post-Tigré et ne peut jouer son rôle habituel de médiateur. Le Kenya maintient une position ambiguë, soucieux de préserver ses relations avec les différents parrains externes du conflit. Il en ressort un affaiblissement de la diplomatie régionale, pouvant difficilement mettre en place des cadres de négociations susceptibles d’apporter un changement.
Le retrait officiel du Soudan de l’IGAD en janvier 2025 constitue un camouflet supplémentaire pour la diplomatie régionale africaine. En justifiant cette décision par le « parti pris » de l’organisation en faveur des RSF, les SAF révèlent l’impossibilité pour l’IGAD de maintenir une position neutre face aux pressions externes contradictoires.
Une crise humanitaire sans précédent et les défis du droit international
Les enjeux de qualification juridique
Le droit international humanitaire (DIH) connaît, avec la guerre au Soudan, un nouveau défi. Il est crucial d’identifier la nature du conflit pour déterminer le champ d’action de la communauté internationale.
Le DIH apporte des solutions différentes selon qu’un conflit soit qualifié de Conflit armé international (CAI) ou de conflit armé non-international (CANI). Un CAI est un conflit opposant généralement deux États, mais pouvant aussi opposer un État et un groupe armé organisé qui serait sous le contrôle global ou effectif d’un État. Au contraire, un CANI est un conflit interne opposant généralement un État et un groupe armé ou plusieurs groupes armés non-étatiques.
La qualification d’un conflit en tant que CAI ou CANI impacte sur le traitement du conflit et sa « résolution ». Le CAI supposerait un « éveil » de la communauté internationale tout entière dans la mobilisation pour la résolution du conflit. Qualifier le conflit au Soudan de CAI permettrait de retenir la responsabilité d’États tiers qui apportent leur aide aux parties à la guerre, ouvrant ainsi la porte à d’éventuelles enquêtes internationales.
L’application défaillante des conventions de Genève
Malgré les différences qui peuvent exister, les quatre conventions de Genève, pilier du droit humanitaire, trouvent toujours à s’appliquer en tant que droit coutumier favorisant la protection des civils. Le DIH devrait donc s’appliquer pour protéger les civils et garantir des déplacements sans danger.
Toutefois, le conflit actuel démontre qu’il y aurait une volonté d’écarter le DIH au détriment des civils. La suspension de la participation soudanaise aux évaluations de sécurité alimentaire en décembre 2024 témoigne du rejet croissant de toute forme de supervision internationale par les belligérants. Cette attitude révèle une logique de guerre totale où les considérations humanitaires deviennent secondaires face aux enjeux de pouvoir.
LA CRISE SOUDANAISE EN BREF
Le saviez-vous ?
Le Soudan est le 3ème producteur d’or d’Afrique, ayant fait face à plus de 20 tentatives de coups d’État depuis son indépendance. Malgré son or, la population soudanaise rencontre une crise humanitaire concluant sur un déplacement massif des populations et un détournement massif de l’or vers d’autres États.
Les parties au conflit soudanais
Les Forces Armées Soudanaises (SAF) avec à leur tête le général Abdel Fattah Al-Burhan et les Forces de Soutien Rapide (RSF), dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, sont les parties principales au conflit.
Les causes du conflit
Cette crise est née d’une lutte de pouvoir entre les SAF et les RSF. Elle s’explique par :
- Une militarisation historique du pouvoir depuis le régime d’Omar el-Béchir
- Une marginalisation régionale notamment au Darfour, au Nil Bleu, à Kordofan
- L’échec de la transition démocratique après 2019
- Des conflits d’intérêts géopolitico-économiques pour le contrôle de l’or
Début et évolution du conflit
Le conflit a éclaté le 15 avril 2023, à la suite de tensions croissantes sur l’intégration des RSF dans l’armée nationale. Il s’est manifesté par des combats intenses à Khartoum puis par une extension des combats à tout le pays, aboutissant à des déplacements massifs des populations et à une crise humanitaire « sans précédent ».
Questions cruciales
Y a-t-il vraiment un avenir pour le Soudan ? Assiste-t-on à une somalisation du Soudan ? Les populations soudanaises sont-elles livrées à elles-mêmes ? Qui portera leurs voix ?
PERSONNALITÉ AFRICAINE: FATIMA AHMED IBRAHIM

Fatima Ahmed Ibrahim
Alors que le Soudan s’enfonce dans une guerre civile aux relents géopolitiques, l’héritage de Fatima Ahmed Ibrahim (1932-2017) résonne avec une troublante actualité. Première femme députée du Soudan et figure historique du féminisme africain, son combat contre les dictatures militaires et pour l’émancipation des femmes éclaire les racines politiques de la crise actuelle.
Une vie de résistance
Née à Khartoum en 1929 dans une famille engagée, Fatima Ahmed Ibrahim rejoint très jeune le mouvement anticolonial. En 1946, elle cofonde la première organisation féministe soudanaise, l’Union des femmes, bravant l’hostilité du régime colonial et des conservateurs. Son credo : « L’éducation des femmes est l’arme la plus puissante contre l’oppression. »
Élue au Parlement en 1965 – une première dans le monde arabe –, elle fait adopter des lois progressistes sur le divorce et l’égalité salariale. Mais le coup d’État de Gaafar Nimeiry en 1969 met fin à cette parenthèse démocratique. Emprisonnée, torturée, puis exilée, elle ne cède rien. Depuis Londres, elle dénonce inlassablement les crimes du régime, notamment les massacres au Darfour dans les années 2000.
Un héritage vivant
Aujourd’hui, son nom est brandi par les jeunes Soudanaises en première ligne des manifestations. En 2019, lors de la révolution qui renverse Omar el-Béchir, les militantes du mouvement Kandaka reprennent ses slogans. Pourtant, son avertissement reste ignoré : « Tant que les militaires contrôleront le pays, ils instrumentaliseront les ethnies pour diviser. » Une prophétie en plein accomplissement avec les RSF, milice issue des Janjaweed, qui recrute parmi les tribus arabes du Darfour.
Comité Géopolitiques et Relatons Internationales
SOURCES ET RÉFÉRENCES
Articles
- African Arguments – Beyond the Battlefield: The Survival Politics of the RSF Militia in Sudan (2024)
- ISS Africa – Sudan’s militarized economy is at the heart of its implosion (2023)
- CNN – Across Africa: Russia is growing in influence. What might Moscow want? (2024)
- Global Witness – Exposing the RSF’s Secret Financial Network (2019)
Organisations internationales
- UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA) – Sudan Humanitarian Updates 2024-2025
- CICR, prise de position, 2024 – Comment le terme « conflit armé » est-il défini en droit international humanitaire ?
Centres de recherche et think tanks
- Africa Center for Strategic Studies – Resetting the Political Calculus of the Sudan Conflict
- Chatham House – The Transnational Nature of Conflict in Ethiopia and Sudan

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