Les politiques de réhabilitation des cultures et spiritualités ancestrales en Afrique : politiques, impacts et enjeux

21–31 minutes
Diaby Mohamed Lamine
(Président & Fondateur du Cercle Sematawy)
Julien Sinzogan, l’Épiphanie des initiés

« L’Épiphanie des initiés » de Julien Sinzogan est une œuvre qui célèbre le dialogue interreligieux et la coexistence des spiritualités béninoises. En représentant un autel où cohabitent une Bible, un calice chrétien, un chapelet vodun (agunmaga) et une tablette divinatoire du Fâ (Fatè), l’artiste déconstruit les oppositions habituelles entre religions dites « traditionnelles » et religions Abrahamiques. Face à ces objets, un évêque anonyme, bras ouverts, tourne le dos à l’autel pour accueillir une assemblée composée à la fois de fidèles en habits traditionnels et de figures rituelles vodun comme les Guèlèdè, Zangbéto ou Egun-Egun. Cette scène, profondément symbolique, évoque une épiphanie collective, une révélation spirituelle offerte aux initiés, dans laquelle l’unité et la diversité religieuses deviennent les piliers d’une nouvelle sacralité partagée.


Contexte : vers une renaissance des traditions ancestrales

Les spiritualités et cultures ancestrales africaines – souvent qualifiées de « religions traditionnelles » ou religions endogènes – ont longtemps souffert de marginalisation. L’ère coloniale et les décennies post-indépendance ont vu l’expansion des religions Abrahamiques (christianisme, islam) et de modèles étatiques souvent peu enclins à valoriser les croyances autochtones, parfois qualifiées de superstitions ou de fétichisme. Cependant, depuis les années 2010, un mouvement de réhabilitation et de revalorisation de ces traditions spirituelles indigènes se fait sentir à travers le continent [4][1]. Ce renouveau s’inscrit dans une quête identitaire post-coloniale et dans la continuité de notions comme la Renaissance africaine ou la promotion de la diversité culturelle prônée par l’UNESCO.

Des gouvernements, souvent en réponse aux demandes des communautés ou de leaders traditionnels, ont commencé à institutionnaliser la reconnaissance des cultures et spiritualités ancestrales. Il s’agit notamment de créer des journées nationales dédiées, d’adopter des lois protectrices, de soutenir des festivals culturels ou d’intégrer des structures traditionnelles dans la gouvernance. Cette évolution témoigne d’une prise de conscience : les traditions spirituelles autochtones font partie du patrimoine africain, et leur promotion peut servir la cohésion sociale, la fierté identitaire et même le développement socio-économique (tourisme culturel, industries créatives, etc.).

Des représentants du roi du Yatenga et de Kongoussi effectuant une libation. Au Burkina Faso.

Dans cet article, nous dresserons un panorama continental de ces politiques de réhabilitation, en illustrant les cas marquants dans différentes régions d’Afrique. Nous analyserons également leurs impacts – qu’ils soient culturels, spirituels, sociaux ou économiques – ainsi que les défis et critiques qu’ils suscitent.


Reconnaissance officielle : lois, journées nationales et programmes publics

Plusieurs pays africains ont institutionnalisé la célébration ou la protection des pratiques traditionnelles par des décrets, lois ou journées fériées nationales. Le tableau ci-dessous résume quelques initiatives notables de reconnaissance officielle des cultures et religions ancestrales :

PaysMesure de reconnaissanceAnnéeDescription et portée
Bénin (Afrique de l’Ouest)Journée nationale des religions traditionnelles (Vodoun) – jour férié1997 – présentInstaurée par loi n°97-031 du 20 août 1997, le 10 janvier est férié et consacre la célébration du Vodoun et des cultes endogènes.[1][2][3][4][5]
Burkina Faso (Afrique de l’Ouest)Journée nationale des coutumes et traditions – jour férié2024 – présentInstituée par décret le 6 mars 2024, la journée du 15 mai devient fériée au Burkina Faso pour célébrer les pratiques traditionnelles, en réponse aux revendications des chefs coutumiers. Cette reconnaissance vise à réaffirmer la place de la religion traditionnelle dans un État laïc.[7][8][9]
Nigéria (États Yoruba, Afrique de l’Ouest)« Isese Day » – journée des religions yoruba (jour chômé dans certains États)2015 – présentDans plusieurs États du sud-ouest du Nigéria, le 20 août est férié pour célébrer l’Isèse, la tradition spirituelle yoruba, valorisée depuis 2014 pour son héritage et son potentiel touristique. Des voix s’élèvent pour en faire une fête nationale. [10][11][12]
Gabon (Afrique centrale)Reconnaissance de la religion Bwiti (statut officiel)Depuis 1960sAu Gabon, le Bwiti, culte initiatique centré sur l’iboga, est reconnu comme religion officielle aux côtés du christianisme et de l’islam. L’État protège cette tradition ancrée dans l’identité nationale et valorise ses pratiques culturelles. [20]
Algérie (Afrique du Nord)Nouvel An amazigh (Yennayer) – jour férié national2018 – présentDepuis 2018, l’Algérie célèbre officiellement Yennayer, le nouvel an berbère, comme jour férié national pour valoriser l’héritage amazigh. Cette reconnaissance renforce l’unité nationale et la diversité culturelle à travers des festivités populaires. [13][14][15]
Éthiopie (Afrique de l’Est)Irreecha célébré à Addis-Abeba (ouverture d’un festival ancestral à la capitale)2019En 2019, la fête traditionnelle Oromo de l’Irreecha a été célébrée à Addis-Abeba pour la première fois en 150 ans. Cet événement symbolique marque la reconnaissance publique d’une identité longtemps marginalisée. [18][19]
Zimbabwe (Afrique australe)Hommage national à une figure spirituelle ancestrale2021Le 25 mai 2021, le Zimbabwe a inauguré à Harare une statue monumentale de Mbuya Nehanda, héroïne spirituelle et anticoloniale. Ce geste symbolise la fierté identitaire et s’inscrit dans une politique de revalorisation des traditions et chefs coutumiers. [16][17]

Comme on le voit, les approches varient selon les pays et les contextes culturels : journées fériées nationales ou régionales, lois de protection du patrimoine immatériel, intégration de représentants des religions ancestrales dans des instances officielles, ou encore gestes symboliques forts (statues, musées, etc.). Ces mesures ont en commun de donner une légitimité institutionnelle à des pratiques autrefois reléguées à la sphère informelle ou privée.


Le contexte historique

Les spiritualités africaines remontent à des millénaires et ont façonné les sociétés du continent bien avant l’arrivée des influences extérieures. Chaque peuple, chaque région et chaque civilisation africaine a développé son propre système de croyances, souvent fondé sur une vision animiste du monde où les forces invisibles, les esprits de la nature et les ancêtres occupaient une place centrale. Ces traditions, profondément ancrées dans le quotidien des communautés, structuraient la vie sociale, politique et culturelle en reliant l’homme à son environnement et à l’univers spirituel.

Dans de nombreuses sociétés africaines précoloniales, la religion et la spiritualité n’étaient pas séparées du pouvoir politique. Les chefs et rois étaient souvent considérés comme des figures investies d’un pouvoir sacré, agissant comme des médiateurs entre le monde des vivants et celui des esprits. Les rites initiatiques, les cérémonies de passage et les cultes aux ancêtres étaient des éléments essentiels de l’organisation sociale, garantissant la cohésion et la continuité des traditions. Cette approche holistique du monde permettait d’assurer l’équilibre entre les forces de la nature, les esprits et les êtres humains.

Avec l’expansion des grandes civilisations africaines, telles que celles de l’Égypte antique, du Royaume du Bénin, du Mali, du Kongo ou encore des royaumes Ashanti et Yoruba, les pratiques spirituelles se sont diversifiées et enrichies au fil des échanges commerciaux et culturels. Les cultes vodoun en Afrique de l’Ouest, le culte des orishas chez les Yorubas, ou encore les croyances bantoues en Afrique centrale illustrent cette diversité et cette richesse spirituelle qui ont traversé les siècles.

Leo & Diane DillonAshanti to Zulu, 1977

L’arrivée des religions monothéistes, notamment l’islam dès le VIIe siècle et le christianisme à partir du XVe siècle avec les missions européennes, a marqué un tournant décisif. Ces nouvelles religions, bien qu’ayant parfois cohabité avec les croyances traditionnelles, ont souvent cherché à les supplanter, les qualifiant de païennes ou d’hérétiques.

La colonisation a accéléré la marginalisation des spiritualités africaines. Les pouvoirs coloniaux ont imposé des modèles religieux occidentaux, assimilant les pratiques traditionnelles à de la superstition ou à des rites « primitifs ». Dans de nombreux cas, ces croyances ont été interdites, réprimées ou réduites à des pratiques clandestines. Les écoles missionnaires, qui jouaient un rôle clé dans la diffusion du christianisme, ont largement contribué à l’effacement progressif des connaissances spirituelles ancestrales.

Malgré cette répression, les traditions spirituelles africaines n’ont jamais totalement disparu. Elles ont survécu, souvent sous des formes syncrétiques, en s’adaptant aux nouvelles réalités religieuses. Dans la diaspora africaine, notamment dans les Caraïbes, en Amérique latine et aux États-Unis, ces croyances ont évolué en intégrant des éléments du christianisme et de l’islam, donnant naissance à des pratiques comme le candomblé au Brésil, la santería à Cuba ou encore le vodou haïtien.

Aujourd’hui, le regain d’intérêt pour les spiritualités africaines s’inscrit dans une dynamique de réappropriation identitaire et culturelle. Ce retour aux sources s’appuie sur des recherches historiques, des témoignages et une volonté croissante de reconquérir un patrimoine spirituel longtemps occulté. Il pose ainsi la question de la place de ces croyances dans les sociétés africaines contemporaines et de leur rôle dans la reconstruction d’une identité collective affranchie des influences coloniales.


Célébrations nationales et fêtes traditionnelles

Plusieurs pays ont choisi la voie des célébrations nationales pour honorer les croyances autochtones. Le cas pionnier et emblématique est celui du Bénin, souvent cité comme berceau du vodoun. Dès 1993, le président Nicéphore Soglo institue une fête nationale du Vodoun le 10 janvier, officialisée par la suite par une loi votée en 1996 et promulguée en 1997 [1]. Cette Fête du Vodoun (appelée aussi Fête des religions traditionnelles) est une première en Afrique : un État post-colonial consacre un jour férié à la religion ancestrale majoritaire de son peuple. Chaque 10 janvier, des cérémonies colorées se tiennent à travers le pays – notamment à Ouidah, ville historique du culte vodoun – avec sacrifices rituels, danses masquées (Egungun, Zangbeto), libations et chants en honneur des divinités [1][2]. La fête attire non seulement les adeptes locaux (voudounsi), mais aussi des communautés diasporiques (Haïti, Brésil, Caraïbes) venues renouer avec leurs racines, ainsi que des touristes curieux, fascinés par ces rites (en 2019, on estimait « 10 000 personnes rassemblées sur la grande plage de Ouidah » pour célébrer [1]. La démarche béninoise a contribué à réhabiliter l’image du vaudou, longtemps déformée par les clichés occidentaux, et à en faire un élément de fierté nationale. « Pendant longtemps, le vaudou a été relégué à une caricature du mal par les Occidentaux. [Le festival Vodoun] a permis aux adeptes de réhabiliter leur culte à travers le monde », rappelle un organisateur béninois [1]. Surtout, l’État béninois a montré l’exemple en institutionnalisant la place du culte traditionnel dans la vie publique : « Alors que toutes les religions étrangères avaient des jours fériés, le vaudou n’en avait pas. Pour rétablir cette injustice, le gouvernement a fait du 10 janvier la fête nationale du vaudou » [1].

Scène de la fête du Vodoun au Bénin (Grand-Popo). Chaque 10 janvier, les danses masquées comme le Zangbeto – esprit gardien nocturne représenté par une grande masse de fibres – font partie des rituels célébrant la religion ancestrale. Des milliers d’adeptes et de curieux assistent à ces cérémonies hautes en couleur [1].

Dans le sillage du Bénin, d’autres nations d’Afrique de l’Ouest ont adopté des célébrations similaires. Au Togo voisin, bien que le vodoun ne soit pas férié nationalement, on observe depuis les années 2010 un regain d’événements culturels autour des troncs sacrés et des couvents traditionnels, soutenus par les ministères de la Culture et du Tourisme. En Ghana, pays multi-religieux, il n’existe pas de « journée des religions traditionnelles » spécifique, mais l’État soutient activement les festivals locaux issus des rites ancestraux (festivals des ignames, fêtes de la récolte, cérémonies des chefs). Par exemple, le festival Odwira des Akan ou le Aboakyer (chasse au cerf sacrée des Effutu) sont promus dans le calendrier touristique national. De plus, des événements à portée nationale comme le PANAFEST et la journée de l’Emancipation (instaurée en 1998) intègrent des rituels traditionnels (libations aux ancêtres à Cape Coast, cérémonies de « retour aux sources » pour les Afro-descendants) pour célébrer l’héritage culturel africain. Ces initiatives, sans être des jours fériés officiels pour les cultes, contribuent à normaliser la présence des pratiques ancestrales dans l’espace public ghanéen.

Photo 2023 Panafest ~ Ghana
Des batteurs Akan du Ghana – Panafest

En Afrique centrale, le cas du Gabon est notable par son approche légale. Le Gabon reconnaît de longue date la religion Bwiti – un culte initiatique à base d’iboga – comme faisant partie de ses religions « officielles » ou du moins d’importance nationale [20]. Concrètement, cela signifie que l’État gabonais traite les cérémonies bwiti (et leurs lieux sacrés) avec le même respect que les églises ou mosquées. L’iboga, plante psychotrope sacrée permettant la transe visionnaire, est protégée en tant que patrimoine national. Des centres culturels et programmes de recherche endogène ont été mis en place pour valoriser les connaissances traditionnelles liées à l’iboga et aux rites de guérison. Si le Gabon n’a pas de journée fériée Bwiti, la reconnaissance au plus haut niveau de l’État – impulsée dès les années 1960 par le président Léon M’ba puis affirmée sous Omar Bongo – a encouragé une synthèse culturelle dans la société gabonaise : nombre de Gabonais sont simultanément chrétiens et adeptes du Bwiti, sans conflit, et l’identité nationale intègre cette double dimension spirituelle [20].

Une cérémonie bwiti en avril 2000 à Libreville. Photo : Laurent Sazy © 2015 D.R./Info241

En Afrique du Nord, l’Algérie a marqué l’histoire récente en institutionnalisant une fête ancestrale berbère. Le 27 décembre 2017, le gouvernement algérien a annoncé que Yennayer, le nouvel an amazigh, serait désormais un jour férié officiel [15]. Pour la première fois, le 12 janvier 2018 a été chômé à l’échelle nationale en l’honneur de cette tradition pré-islamique millénaire [13][14]. Cette décision politique majeure a été saluée comme « un geste d’ouverture et de réconciliation historique » envers la composante amazighe du pays [13][14]. En effet, la revendication pour la reconnaissance de Yennayer était portée de longue date par les communautés kabyles et berbérophones. Depuis 2018, la fête est célébrée partout en Algérie : repas collectifs (le couscous de l’an neuf), port de vêtements traditionnels, chants et danses (ahwash, etc.), expositions artisanales et autres activités culturelles ont lieu, soutenus par les collectivités locales et le Ministère de la Culture [13][14]. Le discours officiel insiste sur la portée inclusive de Yennayer : « Yennayer est une fête pour tous les Algériens… [qui] traduit l’unité du peuple algérien dans sa diversité », écrivait un média algérien en 2025 [13][14]. Il s’agit donc d’utiliser une célébration ancestrale pour renforcer la cohésion nationale, un enjeu important dans un pays marqué par des tensions identitaires. Notons qu’au Maroc, pays voisin, la question d’officialiser Yennayer s’est également posée : en mai 2023, le roi Mohammed VI a annoncé son intention d’inscrire le Nouvel An amazigh au calendrier des fêtes nationales, répondant ainsi à une revendication des Amazighs du Maroc [15] (cette officialisation marocaine est en cours de mise en œuvre à l’heure de la rédaction).

Des Marocains célébrant devant le Parlement à Rabat le Nouvel an amazigh, dimanche 14 janvier 2024. © AFP

Enfin, certains pays ont choisi de mettre en avant leurs traditions au travers de programmes culturels plutôt que de jours fériés. En Éthiopie, pays de très nombreuses ethnies, le gouvernement fédéral a parrainé des candidatures au patrimoine immatériel de l’humanité (UNESCO) pour des systèmes traditionnels comme le gada oromo (système socio-politique et cérémoniel) ou les chants polyphoniques azmari. Surtout, depuis l’arrivée d’Abiy Ahmed en 2018, les grandes fêtes culturelles des peuples éthiopiens sont mieux intégrées au calendrier national. L’exemple marquant est l’Irreecha oromo : en 2019, Addis-Abeba a accueilli des célébrations officielles d’Irreecha, là où l’Empire et le Derg l’avaient interdite dans la capitale. Des foules immenses y ont participé pacifiquement [18][19], signe d’une volonté politique de réconciliation avec les traditions marginalisées. De même, en Ouganda, la reconnaissance officielle en 1993 des royaumes traditionnels (Buganda, Bunyoro, etc., abolis en 1966) a rouvert l’espace à des rituels ancestraux – intronisations royales avec cérémonials spirituels, journées culturelles du royaume – désormais tolérés et parfois appuyés par l’État. Bien que ces cérémonies ne soient pas nationales, l’État ougandais a créé un cadre légal (loi sur les institutions traditionnelles) permettant leur expression publique en tant que patrimoine culturel.

Les Oromos vêtus de leur tenue traditionnelle. [Tiksa Negeri/Reuters]

Intégration institutionnelle et juridique

Au-delà des célébrations symboliques, la reconnaissance des spiritualités ancestrales passe aussi par des avancées juridiques et institutionnelles majeures. Au Burkina Faso, l’intégration des représentants des cultes traditionnels à l’Observatoire national des faits religieux (ONAFAR) en 2020 marque un tournant : ils y siègent désormais aux côtés des leaders musulmans et chrétiens, participant ainsi aux politiques publiques de dialogue interreligieux [9]. Cette inclusion a été saluée comme une avancée contre la marginalisation longtemps dénoncée par les traditionalistes [8]. De même, la Constitution ghanéenne donne une place officielle aux chefs coutumiers via la National House of Chiefs, qui les associe aux décisions touchant aux coutumes et aux terres, tandis que le Zimbabwe réserve des sièges au Sénat pour les chefs traditionnels, les dotant de moyens symboliques et logistiques pour renforcer leur rôle dans la sphère publique [16][17].

En Afrique du Sud, les institutions ont été aménagées pour inclure les traditions spirituelles indigènes dans les domaines de la santé et des droits culturels. Le Traditional Health Practitioners Act de 2007 reconnaît et encadre les guérisseurs traditionnels (sangomas, inyangas), leur donnant une légitimité dans le système de santé nationale. Par ailleurs, la CRL Rights Commission assure la représentation des religions africaines traditionnelles aux côtés des autres confessions [4]. Lors des événements officiels, la participation de chefs traditionnels ou de guérisseurs dans les prières d’ouverture témoigne de l’intégration symbolique des croyances ancestrales dans le protocole républicain. Ces différentes initiatives, festives ou structurelles, traduisent une volonté croissante de réhabiliter les spiritualités endogènes et de les repositionner au cœur de l’identité nationale.


Impacts culturels et spirituels : fierté, revitalisation et transmission

La reconnaissance institutionnelle des cultures ancestrales a un impact identitaire et symbolique profond. Dans plusieurs pays, les actions de l’État ont permis de réhabiliter publiquement des figures, rites et traditions longtemps marginalisés. Au Zimbabwe, la statue de Mbuya Nehanda, héroïne spirituelle de la résistance, a ravivé l’intérêt des jeunes pour l’histoire spirituelle nationale. Au Bénin, la fête du Vodoun a transformé l’image de cette religion, autrefois stigmatisée, en une fierté nationale célébrée chaque 10 janvier. Ce renouveau favorise un syncrétisme pacifique avec les religions abrahamiques et un regain de vocations dans les familles de prêtres traditionnels. De même, au Burkina Faso, l’instauration de la Journée des coutumes et traditions a permis une réaffirmation des valeurs ancestrales comme sources de cohésion et de paix, relançant des rituels publics autrefois clandestins.

la statue de Mbuya Nehanda. Image: Tsvangirayi Mukwazhi/AP/picture alliance

Dans d’autres pays, cette reconnaissance renforce la transmission des savoirs et la dignité des détenteurs de traditions. En Algérie, l’officialisation de Yennayer, le nouvel an berbère, a permis un renouveau amazigh : réappropriation linguistique, toponymique et rituelle dans tout le pays. Au Nigéria, les États célébrant l’Isese Day offrent un espace sécurisé et institutionnalisé aux pratiquants des cultes yoruba (Ifa, Oshun, Sango), renforçant leur visibilité. Des chefs traditionnels, longtemps convertis à d’autres religions, retrouvent même un lien avec leur foi ancestrale, encouragés à réintégrer les rites dans leur exercice royal. Ces dynamiques redonnent une légitimité spirituelle aux traditions dans l’espace public.

Enfin, cet essor local a des répercussions internationales, notamment auprès des diasporas afro-descendantes. Des Afro-Américains, Afro-Caribéens ou Afro-Brésiliens participent aux festivals comme les “Vodun Days” au Bénin ou les cérémonies Ifa au Nigéria pour renouer avec leurs racines spirituelles. Certains événements offrent même la possibilité symbolique d’obtenir la citoyenneté, créant des ponts puissants entre Afrique et diaspora. Cette dynamique globale participe à la revalorisation du patrimoine spirituel africain sur la scène mondiale, renforçant la transmission intergénérationnelle et la fierté identitaire.


Impacts socio-économiques : tourisme, développement et cohésion sociale

La réhabilitation des spiritualités ancestrales en Afrique engendre des retombées socio-économiques notables, notamment à travers le tourisme culturel. Des pays comme le Bénin, le Nigeria ou l’Éthiopie ont su transformer leurs traditions retrouvées en véritables leviers d’attractivité. Le Bénin, avec sa Fête du Vodoun du 10 janvier, attire chaque année touristes étrangers et membres de la diaspora, dynamisant l’économie locale à Ouidah (hébergement, artisanat, restauration). De même, le Nigéria capitalise sur l’Isese Day et des sites classés, comme le bosquet d’Osun-Oshogbo, pour promouvoir son patrimoine yoruba. Ce tourisme spirituel s’étend aussi en Afrique du Nord avec Yennayer en Algérie et en Afrique de l’Est avec Irreecha en Éthiopie, où les communautés locales tirent des revenus des festivités. L’artisanat, la confection de costumes rituels, les spectacles de danses et les productions musicales inspirées des cultes traditionnels constituent de nouveaux débouchés économiques, valorisant les industries culturelles locales.

Ces politiques de valorisation ont également un impact sur la cohésion sociale et le vivre-ensemble. En Algérie, l’officialisation de Yennayer a été perçue comme un symbole d’unité nationale, en réunissant Arabes et Berbères autour d’un héritage commun. Au Bénin, les discours des dignitaires vodoun soulignent l’ouverture et la tolérance religieuse, favorisant un climat de respect mutuel entre les confessions. Les cultes ancestraux, autrefois stigmatisés, deviennent des vecteurs d’inclusion, comme en témoignent la participation croissante de non-pratiquants aux célébrations ou la cohabitation pacifique des religions. Au Burkina Faso, où le pays est confronté à des tensions sécuritaires, le retour aux rites traditionnels lors de la Journée des coutumes est vu comme un chemin vers la paix et la solidarité nationale.

A Ouidah, au Bénin, face à la porte du non-retour. © Charles Placide pour JA

Sur le plan politique, ces dynamiques renforcent l’inclusion des figures traditionnelles dans les instances de gouvernance. Dans plusieurs pays, les chefs coutumiers, prêtres traditionnels et leaders spirituels retrouvent un rôle central dans les processus décisionnels. Au Nigeria, l’officialisation de l’Isese Day a poussé les rois yoruba à assumer leur rôle de gardiens des cultes, comme en témoigne la participation active de l’Ooni d’Ifé aux rituels. En Afrique australe, certains chefs traditionnels bénéficient d’une reconnaissance parlementaire. Cette montée en visibilité renforce leur légitimité pour défendre des causes culturelles et environnementales, comme la protection des sites sacrés ou la transmission des savoirs ancestraux.

We Are All Isese! par Adeola Soetan

Enfin, la revitalisation des cultes ancestraux contribue à l’inclusion sociale des communautés marginalisées. Les praticiens traditionnelsguérisseurs, devins, artisans rituels – souvent issus de milieux ruraux pauvres, trouvent aujourd’hui des opportunités économiques et un regain de reconnaissance. Les festivals et événements culturels leur offrent de nouveaux débouchés, qu’il s’agisse d’emplois (guides, danseurs, musiciens) ou de valorisation de leurs savoirs. En milieu villageois, le prestige retrouvé des rites ancestraux favorise une dynamique communautaire et solidaire, où les habitants se mobilisent collectivement autour des traditions, renforçant le lien social et le sentiment d’appartenance.


Obstacles et critiques : tensions religieuses et défis de mise en œuvre

Malgré les avancées notables dans la reconnaissance des cultes ancestraux en Afrique, plusieurs obstacles subsistent. Le premier concerne la résistance des religions dominantes, notamment le christianisme et l’islam. Dans plusieurs pays comme le Bénin, le Nigeria ou le Kenya, des pasteurs évangéliques ou des clercs musulmans s’opposent à la valorisation des traditions qu’ils associent à l’idolâtrie ou à la sorcellerie. Ces oppositions peuvent parfois dégénérer en tensions, comme à Ilorin (Nigeria) en 2023, où un festival Isese a été annulé sous la pression de leaders religieux. Toutefois, des initiatives de dialogue interreligieux émergent, à l’image de l’Association pour la tolérance religieuse au Burkina Faso, qui œuvre pour une coexistence pacifique.

Une autre limite majeure réside dans la politisation de ces politiques culturelles. Certains gouvernements sont accusés de récupérer les symboles ancestraux à des fins populistes sans bénéfices concrets pour les populations concernées. Au Zimbabwe, par exemple, la construction d’une statue de Nehanda pour plusieurs millions de dollars a suscité la colère de l’opposition, qui y voit un détournement de priorités dans un contexte de pauvreté généralisée. Des critiques similaires sont formulées en Algérie, où la reconnaissance de Yennayer est jugée symbolique mais insuffisante face aux revendications amazighes plus structurelles. Cette instrumentalisation peut vider les politiques de leur substance si elle n’est pas accompagnée de réformes concrètes.

Sur le plan économique, les retombées des célébrations traditionnelles demeurent limitées. Si certains festivals attirent des touristes et stimulent l’artisanat, ces effets restent modestes et vulnérables aux aléas, comme l’ont montré les annulations massives durant la pandémie de Covid-19. Par ailleurs, la marchandisation excessive de certains rituels pose la question de la préservation de leur authenticité spirituelle. Des critiques dénoncent une tendance à la « folklorisation » des cultes, où la recherche du spectacle prend le pas sur le respect des rites. Trouver un équilibre entre attractivité touristique et intégrité culturelle demeure un défi délicat.

Enfin, l’insécurité représente une menace majeure pour la réhabilitation des spiritualités traditionnelles, en particulier dans les zones sahéliennes. La montée des groupes jihadistes comme Boko Haram ou les katibas au Mali ou au Burkina Faso met en péril les communautés animistes, souvent persécutées ou forcées à l’exil. Sanctuaires détruits, objets sacrés brûlés, cérémonies interdites : les violences empêchent toute politique culturelle durable dans ces régions. Ainsi, malgré la volonté des États, la survie des traditions reste conditionnée à un contexte sécuritaire stable, limitant de fait leur rayonnement à certaines zones épargnées.


Conclusion : entre renouveau et défis, un patrimoine spirituel à préserver

Le panorama de la réhabilitation des cultures et spiritualités ancestrales en Afrique révèle une tendance encourageante : de Cotonou à Ouagadougou, d’Alger à Harare, les États africains reconnaissent de plus en plus la valeur de leurs traditions spirituelles autochtones et les intègrent dans le récit national. Des journées fériées consacrées au vodoun, à l’Isese yoruba ou aux coutumes ancestrales, des lois protégeant les pratiques et sites sacrés, un soutien officiel aux festivals et aux chefs traditionnels – autant d’initiatives qui auraient semblé improbables il y a quelques décennies, lorsque le « développement » rimait souvent avec occidentalisation culturelle. Désormais, il est admis que la diversité religieuse inclut pleinement les religions africaines originelles, et que loin d’être un frein, cet héritage peut être un levier de développement (tourisme, cohésion sociale, éducation culturelle).

Les impacts observés sont significatifs : revitalisation identitaire et fierté retrouvée pour des millions d’Africains reconnectés aux croyances de leurs ancêtres, dynamisation culturelle (langues et arts traditionnels remis à l’honneur), retombées économiques locales (tourisme culturel, artisanat, emplois festifs), et parfois consolidation du tissu social grâce aux valeurs de solidarité et de tolérance véhiculées par ces traditions. Dans un monde globalisé, ces politiques participent aussi à affirmer l’originalité culturelle de l’Afrique sur la scène internationale et à nourrir le dialogue avec la diaspora noire en quête de racines.

Des tricycles flambant neufs, aux couleurs des Vodun Days 2025, pour assurer la mobilité lors de l’événement prévu à Ouidah du 9 au 11 janvier.

Il ne faut pas pour autant sous-estimer les défis persistants. Les mentalités ne changent qu’avec le temps : il reste des poches de résistance, des préjugés tenaces et des incompréhensions entre pratiquants de différentes religions qu’il faudra continuer à aplanir par le dialogue et l’éducation (par exemple, intégrer dès l’école une meilleure connaissance des religions africaines pourrait réduire les stéréotypes). Les États devront aussi prouver la sincérité de leur engagement en allant au-delà du symbolique : par exemple, en finançant des programmes de sauvegarde du patrimoine immatériel (documentation des langues et chants rituels menacés), en incluant systématiquement les leaders coutumiers dans les processus de réconciliation et de développement local, ou encore en protégeant effectivement les sites sacrés contre la destruction et l’accaparement foncier.

Il y a également la question de l’évolution de ces traditions : la reconnaissance officielle fige-t-elle les pratiques dans un folklore du passé, ou permet-elle au contraire leur adaptation au présent ? Le défi sera de laisser ces spiritualités vivre et évoluer naturellement, tout en gardant leur essence. Par exemple, comment la médecine traditionnelle peut-elle coexister avec la médecine moderne de façon complémentaire et régulée ? Comment intégrer les rituels de justice coutumière (très importants dans certaines cultures) dans les systèmes juridiques modernes sans heurter les droits humains ? Ces problématiques devront être abordées de front pour que la réhabilitation culturelle aille de pair avec le progrès social.

Monument de la Renaissance africaine, à Dakar.

En définitive, la réhabilitation des cultures et spiritualités ancestrales en Afrique est un processus en cours, porteur d’espoir et de renouveau pour le continent. Les années 2010-2025 auront vu des jalons historiques posés dans de nombreux pays, souvent impulsés par des coalitions d’acteurs – État, chefs traditionnels, société civile, chercheurs et même influence internationale (UNESCO, Union Africaine prônant la Renaissance africaine dans son Agenda 2063). Comme tout mouvement de renaissance, il avance par étapes, avec ses champions et ses détracteurs. Mais la tendance générale est claire : l’Afrique redécouvre et assume son âme plurielle, faite non seulement des religions venues d’ailleurs mais aussi de cette source originelle qui a nourri ses peuples pendant des millénaires. Il s’agit d’un patrimoine vivant, ni figé ni folklorique, qui continue d’apporter du sens aux communautés et qui, correctement valorisé, peut contribuer à un développement équilibré, enraciné dans l’identité et ouvert sur le monde.


Diaby Mohamed Lamine (Président & Fondateur du Cercle Sematawy)


Sources utilisées :

  1. Visiter le Bénin – La fête du Vodoun le 10 Janvier au Bénin (La fête du Vodoun le 10 Janvier au Bénin | Visiter le Bénin)
  2. Wikipédia (fr) – Vodun Days («VODUN DAYS », le patrimoine culturel béninois au service du …)
  3. Wikipédia (en) – Fête du Vodoun (Fête du Vodoun – Wikipedia)
  4. Double Sens / Le Mag – La fête du vaudou, célébration nationale au Bénin (La fête du vaudou, célébration nationale au Bénin | Double Sens)
  5. RFI (Reportage Afrique) – Bénin : la tradition de la fête du Vodoun
  6. Sidwaya (Burkina) – Journée des coutumes et traditions : interview Me Titinga Pacéré (Journée des coutumes et traditions au Burkina Faso : « Si ce régime continue avec ces valeurs, nous sommes obligés de retrouver la paix », Me Frédéric Titinga Pacéré | Quotidien Sidwaya)
  7. Présidence du Faso – Compte rendu du conseil des ministres (6 mars 2024) (Conseil des ministres : le 15 mai institué Journée des coutumes et traditions au Burkina Faso – Présidence du Faso)
  8. Burkina24 – Les traditionalistes plaident pour une reconnaissance… (Affaires religieuses : Les traditionalistes plaident pour une reconnaissance au même titre que les autres religions)
  9. AIB (Agence d’info. du Burkina) – Prise en compte de la religion traditionnelle à l’ONAFAR (Burkina: Une association «apprécie» la prise en compte de la religion traditionnelle | AIB – Agence d’Information du Burkina)
  10. Independent Nigeria – “It’s Compulsory For Yoruba Obas To Practise Isese” (“It’s Compulsory For Yoruba Obas To Practise Isese” – Traditionalists – Independent Newspaper Nigeria)
  11. Vanguard (Nigeria) – Isese Day: shun religious intolerance, Ilorin (Isese Day: Shun religious intolerance – Group tells Ilorin Muslim …)
  12. The Republic (Nigeria) – Nigeria’s Mirage of Religious Freedom (Nigeria’s Mirage of Religious Freedom – The Republic)
  13. TSA Algérie – Pourquoi le 12 janvier est férié en Algérie ? (Yennayer : pourquoi le 12 janvier est un jour férié en Algérie ?)
  14. Le Monde/France24 – L’Algérie fête officiellement Yennayer
  15. Wikipédia – Yennayer (Yennayer – Wikipédia)
  16. Smithsonian Magazine – Zimbabwe unveils statue of Mbuya Nehanda (Mnangagwa unveils Mbuya Nehanda statue, rivals slam twisted priorities – Zimbabwe News Now)
  17. ZimLive (AP) – Mnangagwa unveils Mbuya Nehanda statue… (Mnangagwa unveils Mbuya Nehanda statue, rivals slam twisted priorities – Zimbabwe News Now)
  18. Al Jazeera – Oromo celebrate Irreecha in Addis Ababa (In Pictures: Ethiopia’s Oromo hold Irreecha festival | Arts and Culture News | Al Jazeera)
  19. Ethiopia Insight – Irreecha 2019 Addis Ababa first time in century
  20. Bwiti – Wikipedia (Bwiti – Wikipedia)

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